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La Dernière

Vous parlez-vous le libanais ?

Un peu plus
11/11/2017

Il y a quelque chose de bizarre (qui se passe) au royaume de Baudelaire. Les Français-e-s s'y sentent perdu-e-s et ne comprennent plus rien à leur langue. Plus rien aux responsables, éditeur-trice-s, ministres. Cette langue qui est d'une incroyable richesse et que nous chérissons particulièrement au Liban ; cette langue que nous maîtrisons parfois mieux que les Français eux-mêmes est en pleine révolution. Fondée ? Infondée ? Extrême ? Ridicule ? Ce bouleversement est à la fois nécessaire et loufoque. La novlangue dont parle George Orwell dans son roman dystopique 1984 existe depuis longtemps. Et nous, les Libanais, nous savons très bien de quoi il s'agit. Notre langue parlée s'est toujours enrichie d'autres dialectes. Sauf qu'en France, c'était plutôt l'inverse. C'est la langue de Rimbaud qui donnait ses mots à l'anglais. Des mots que les Anglo-Saxons trouvaient plus chic. Aujourd'hui, c'est tout l'inverse qui se passe.

La France ne trouve plus ses mots. Les tournures sont devenues vicieuses et contaminées par d'innombrables clichés. Et pour employer un néologisme, le jargonnage prétentieux est devenu de rigueur pour masquer la banalité d'un propos. Mais ça, on connaît bien. Il y en a plein parmi nous qui s'inventent écrivains, cachés derrière des métaphores et leur dictionnaire des synonymes. Le français connaît une invasion de sa langue. Ou plutôt un envahissement consenti. Après la réforme de l'orthographe qui avait hérissé les poils des académiciens et des puristes, voilà qu'arrive l'écriture inclusive. Par soucis d'égalité entre femmes et hommes, certaines associations féministes et un livre scolaire de Hatier ont décidé d'inclure le féminin des mots dans les lettres, séparées par des points médians. Donc ça donnerait les Libanais-e-s. Ou comment compliquer encore plus la lecture d'un texte en imposant un morse égalitaire, quand les gens lisent moins. Alors qu'il est de loin plus simple de dire les Libanaises et les Libanais. Le langage est un outil de la pensée et là ça fait un peu foutoir dans les méninges. Mais bon, c'est la french touch. Oups, novlangue.

En arabe, nous sommes logé-e-s à meilleure enseigne. Quand le français n'a intégré que depuis peu les féminins de certains mots comme auteure, écrivaine, docteure; quand il a décidé de mettre un « la » devant ministre, nous, on avait déjà fait la différence et pas seulement pour des métiers dits mineurs, comme boulangère ou crémière. Nous, on a toujours eu notre wazira, notre mou7amiyé, notre ketbé. Cela ne fait pas de nous une société égalitaire, loin de là, mais force est de constater que là, on est bons. Même si contrairement à l'Irak où le papa d'une fille aînée devient Abou Reem, alors qu'au Liban, même si ce Abou a 7 filles et un garçon, il ne sera qu'Abou el-Abed. Et puis, nous, nous avons rarement été piqués au vif par l'envahissement (consenti) de mots venus d'ailleurs. Du turc, de l'italien en matière vestimentaire (kalssé, blatnine et autre 2amiss). Quant à l'anglais et le français, ça fait un bail que nous les avons absorbés, déclinés, conjugués. Hastaret, daprass, bawmar l'siyyara. Sans parler de notre sempiternel Hi, kifa-i-k, ça va? Tayyib ! OK ! D'accord...

On aime mélanger les trois langues. Jouer avec et composer des phrases remplies de mots intraduisibles, mais complémentaires. On en fait des libanismes que nous sommes les seuls à savoir déchiffrer. Bonjourak. Mat pannik, cousintak wasslé. On se comprend. Pareil avec l'anglais. Awvaret qui vient de over, mtallat (rasso) de tilt et mfawkass qui vient de focus. Sinon, à part ça, on se porte bien. On utilise les mots étrangers sans complexe. Ana bechteghil part time. On fait des burn out, on attend un feedback sur notre boulot et si on n'a pas compris quelque chose, on Google it. Il reste ce petit N+1 que les Français utilisent à tout-va pour parler de leur boss. Ça n'arrivera jamais chez nous, nous sommes tous PDG, tous directeur-trice-s.

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Georges MELKI

OK Médéa...sauf pour 2amiss: le mot est arabe depuis, au moins, Al-Moutanabbi, qui dit dans un de ses poèmes de jeunesse:
"Mafrachi sahoutoul jaouadi wa lakinna qamissi masroudaton min hadidi"!(A noter qu'il féminise le mot, comme on fait en libanais...)

Marie-Jo Abou Jaoude

Tres sympa

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

JE NE TROUVE PAS INTERESSANT...

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