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La Dernière

Beyrouth en dystopie

Un peu plus
09/09/2017

On dit que les habitants de Copenhague sont les plus heureux du monde. Que leur ville leur offre tout ce qu'il faut en matière de développement durable ou de confort. Il fait bon vivre dans la capitale danoise. Il fait bon se promener sur les rives du canal, bouquiner dans les jardins de Tivoli, goûter aux différentes cuisines que les nombreux restaurants proposent. Il fait bon vivre là-bas, dans le haut de l'Europe. Là-bas, en Scandinavie qui englobe le Danemark, la Suède et la Norvège, et, au sens plus large, la Finlande et l'Islande entre autres. Cinq pays qui, eux aussi, caracolent dans le top 10 des pays où l'on vit le plus heureux. Initiée par les Nations unies, cette étude (World Happiness Report) on ne peut plus sérieuse a passé au crible 158 pays, se fondant sur le bien-être, le produit intérieur brut (PIB) par habitant, l'espérance de vie, le soutien social, la confiance dans les institutions, la générosité ou encore la perception de liberté dans ses choix de vie. Oui, les Copenhaguois sont heureux. Heureux de monter sur leurs vélos pour aller bosser, heureux d'arpenter leurs rues piétonnes, de se savoir libres à Christiania.
Comme on dit chez nous et dans notre langue : « Chou ken na2essna? » Qu'est-ce qu'il nous a manqué ? Quand a-t-on raté le coche pour faire partie des citadins les plus happy de la planète ? Nous étions chanceux pendant longtemps d'être des Beyrouthins et l'on aurait pu remplir (très) facilement tous les critères requis pour faire partie de ce top 10. Certains diront qu'on a eu une guerre. Certes, mais les Danois aussi. Pas aussi longue peut-être, mais la nôtre est finie depuis plus de 25 ans. On a su reconstruire, on a effacé les traces du passé, commencé une légère urbanisation, tenté une relance économique... et puis, plus rien.
On aurait pu, nous aussi, nous promener le long de cette corniche sans avoir à respirer les relents de Costa Brava ou ceux des pots d'échappement engorgés de mazout. On aurait pu enfourcher des bicyclettes et sillonner les rues de Gemmayzé ou de Hamra sans prendre le risque de mourir écrasés par un zouzou 2ebba sans casque, narguant au passage un daraké affalé sur sa moto datant de 1974, et jouant à Candy Crush, sa clope dans l'autre main. Rien à voir avec l'uniforme de la police danoise.
Nous aussi, nous aurions pu nous prélasser dans un parc à l'ombre d'un saule pleureur, celui de Sioufi par exemple, qui aurait été plus grand, plus fleuri, plus propre. Nous aurions eu notre Louisiana à nous, notre Mathaf entouré d'un immense jardin où trôneraient des sculptures de Louise Bourgeois, de Giacometti ou de Xavier Veillant, au lieu de ces immeubles tristes et immondes. Nous aurions accueilli tour à tour les expositions itinérantes de Picasso ou de Marina Abramovic, de Bowie ou de Chtchoukine. Nous aurions pu avoir un PIB croissant grâce à la reconstruction et au retour des expatriés. De tous les expats. Nous aurions amélioré le soutien social au niveau de l'État. Parce que nous, la solidarité, ça nous connaît. Nous aurions eu une espérance de vie plus longue, parce que nos coutumes culinaires font partie des plus équilibrées du monde et que nos fruits et légumes sont goûteux. Nous ne les aurions pas consommés, intoxiqués jusqu'à la moelle. Et nous n'aurions pas eu un taux de cancer aussi élevé et des épidémies de grippe et de gastro-entérite aussi violentes. Nous aurions eu le droit de nous baigner topless (cela avait commencé à se décoincer avant 1974) dans des plages non payantes parce que le littoral aurait continué à appartenir au peuple. Des plages de sable fin où les châteaux de sable n'auraient pas fait la concurrence à des montagnes d'ordures. Nous aurions pu respecter les libertés dans les choix de vie des autres parce que, de toute la région, nous étions le pays le plus tolérant et le plus ouvert. Nous n'aurions pas condamné les orientations sexuelles des un(e)s et des autres et nous aurions un joli petit Christiana à nous, où (peut-être) certains agriculteurs de la Békaa auraient vendu leurs herbes bio. La générosité, nous l'avions. Confiance dans les institutions, également.
Malheureusement, nous n'avons pas su préserver tout cela. Nous n'avons pas su créer un district des affaires et conserver le caractère traditionnel de nos maisons. Au lieu de ça, nous avons érigé des tours quasiment vides, qui se dressent tels des pénis au milieu de certains quartiers totalement saturés et bruyants. Nous n'avons pas su. Nous n'avons pas pu... parce que nous avions confiance en nos institutions.

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Saliba Nouhad

Que comparez-vous?
Le Danemark au Liban?
Un peuple homogène, séculaire, uni, éduqué, où les droits du citoyen sont sacrés, ou les taxes sont utilisées à bon escient, niveau de corruption minime, gouvernement élu démocratiquement et qui travaille pour ses élus, pas pour sa poche, économie et tourisme florissants, sens civique élevé et j'en passe...
Rien, mais absolument rien de tout cela au Liban: comparons le comparable, et pas une fleur superbe avec une pomme pourrie!

Khlat Zaki

Pourquoi dystopie alors que chaque terme de votre exposé est d'une réalité criarde!
Il en est ainsi du comment du crime.
Quant au pourquoi réfléchissons ensemble si vous le voulez bien à la désastreuse reconstruction, à ses tenants et aboutissants et l'insoutenable irresponsabilité qui continue de les commander plus de 25 ans après.
Je vous salue bien bas chère Médéa.

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