Il est des destins implacables qui s'abattent sur la personne et la hantent pendant toute sa vie. C'est le cas de Rida, la fille de Tanios, mon jardinier, mon ami*.
Dès sa tendre jeunesse, à l'âge où les filles s'en vont rencontrer les garçons près d'une fontaine, ou danser, ou flirter dans les broussailles du village, c'est de sa mère, paraplégique, qu'elle a eue la charge, pendant au moins 15 ou 20 ans : elle la dorlotait, toujours à son écoute et, quand elle la sentait souffrir plus que d'habitude, ce sont ses cris que l'on entendait dans notre petit quartier. Et si, de temps en temps, elle s'aventurait à l'extérieur, portée par des volontaires, c'était Rida qui réglait la marche.
La mort de sa mère, elle s'en consolera difficilement et se rabattra sur le service de son père devenu veuf et d'un âge certain.
On ne l'entendra plus crier « Bayeh, Bayeh » pour appeler son père à déjeuner à midi en pensant qu'il n'est pas loin, chez les voisins. Le diabète de son père, elle essayait, la pauvre, de bien le surveiller, mais elle ne savait pas qu'à 80 ans, Tanios, avec un minimum de sagesse, pensait que c'était vain de lui imposer une diète et se régalait souvent de multiples douceurs que Sitt Claude lui offrait à l'insu de Rida.
Ma chère Rida, ta fidélité n'avait d'égale que celle de Tanios ; tu surveillais le moindre mouvement autour de la maison, par amour, pour me protéger, alors que les caméras, installées par la municipalité, le font par vice, pour m'épier.
Les aiguilles séchées sur la route qui tombaient des pins annonçant la maison, tu ne les nettoieras plus pour que je n'y glisse pas comme tu me le disais. Je ne te verrai plus te reposant au pied de ces pins en profitant d'une brise légère rafraîchissante, venant d'Ouest. Tu entendais les cigales chanter simplement le bonheur de vivre. Tu admirais sûrement ces pins, merveilles de la nature, qui ne forment pas de fleurs, mais qui donnent des cônes. Tu les observais, ces cônes, en attendant qu'ils arrivent à maturation et qu'ils libèrent tes chères coquilles qui tombaient parfois sur ta tête. Avec une petite pierre bien cachée derrière un banc, tu t'amusais à les écraser de la manière la plus artisanale, l'une après l'autre, pour libérer leur fruit qui dégageait le plus agréable des parfums.
Tes derniers mois n'ont pas été à la mesure de tes sacrifices, tu as souffert, dans ton corps et dans ton esprit. Il en est aussi des surprises de la vie et des desseins de Dieu.
Je suis sûr que tu étais contente de partir pour retrouver tes chers parents que tu as entourés toute ta vie comme un ange gardien.
Repose en paix.
* Paru dans « L'Orient-Le Jour »
le 12 février 2013,
Jean B. ESTA


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