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Culture

Le feu et les mantras de Zena el-Khalil

Portrait

Après une éclipse de plusieurs années, l'artiste engagée est de retour – à Beit Beirut* – avec un travail sur la paix, la réconciliation et la guérison...

21/08/2017

On l'a connue artiste piquante, maniant à profusion le rose, le kitsch et les paillettes dans des toiles caricaturant les liens entre violence et consumérisme. Blogueuse, également, narrant la vie sous les bombardements de la guerre de juillet 2006. Mais aussi activiste bouillonnante, organisant des événements artistiques pacifistes et fédérateurs. « J'ai toujours ressenti qu'il était de mon devoir de témoigner de la vérité par l'art », affirme avec une calme intensité cette brune au bras tatoué du mot 3azima (détermination), comme un talisman pour l'aider à mener à bien sa(ses) mission(s).

C'est en 1994 que Zena el-Khalil se lance à corps – et cœur – perdu dans l'arène artistique. À New York d'abord, où après avoir décroché son master en graphic design (complétant son diplôme de l'AUB), elle fonde avec un ami Xanadu, une plateforme de promotion de jeunes artistes, notamment du monde arabe. Puis au Liban où, de retour en 2004, elle poursuit le même objectif à travers des événements ponctuels. « Je ne me voyais pas rester galeriste ou même activiste à New York. Je voulais retourner au pays pour contribuer à y développer une communauté artistique innovante, dynamique et solidaire. » La jeune femme organisera ainsi une exposition pluridisciplinaire et exclusivement féminine au Art Lounge, intitulée Chou Tabkha ya Mara ?, qui fera découvrir, entre autres, les talents de Randa Mirza, Mounira el-Solh, Ritta Baddoura, Lena Merhej, Tamara al-Samerraei... Elle soutiendra aussi la production de Samandal, premier magazine de bédé en langue arabe, et initiera avec Sandra Dagher (à l'époque à la tête de L'Espace SD) l'importante exposition collective sur le thème de la guerre de juillet, dans laquelle elle présentera elle-même une œuvre iconoclaste reprenant la figure du secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui fera sensation dans la presse internationale. Ces mêmes médias, comme la CNN, BBC ou encore The Guardian, qui publieront d'ailleurs de larges extraits de son blog sur cette guerre. « Le premier, à l'époque, dans la catégorie journalisme citoyen », signale-t-elle, non sans une pointe de fierté.

Nasrallah superstar

Pour en revenir au portrait sur fond rose et paillettes du leader religieux chiite, « cette œuvre, intitulée Superstar, n'était pas du tout une prise de position avec ou contre Hassan Nasrallah, mais un constat de ce qu'il était devenu : une star mondiale et médiatique dont les décisions impactaient ma vie, mon avenir, indépendamment de ma volonté », précise l'artiste qui, de provocatrice enjouée, semble s'être aujourd'hui beaucoup assagie.

Car en 2007, son dynamisme fécond est stoppé net par un événement dramatique qui chamboule sa vie : la perte de sa meilleure amie d'un cancer foudroyant. « Il m'aura fallu dix ans pour m'en remettre », confie l'artiste, la voix soudain étranglée. Zena el-Khalil se retire alors de la scène artistique. « D'autant qu'une exposition présentée hâtivement, en 2010, à la galerie Tanit, également inspirée de la guerre de juillet et des flyers caricaturant Nasrallah, Assad, Mechaal et Ahmadinajad en Axe du mal écrasant la carte du Liban, a été très mal perçue », avoue-t-elle. La jeune femme se réfugie alors dans l'écriture. Elle publiera Beyrouth I Love You (al-Saqi), un mélange de confidences personnelles et de souvenirs du Beyrouth des années 90. Elle se plongera aussi dans la lecture, le travail sur soi, nourrissant sa curiosité intellectuelle autant de textes philosophiques ou spirituels que d'ouvrages sur la physique quantique ou d'initiation au yoga et au reiki.

Guerre et paix... à Hasbaya

En 2013, un concours de circonstances la confronte « aux traces de violence laissées par l'envahisseur israélien dans la maison familiale de Hasbaya ». Zena el-Khalil en tirera une nouvelle impulsion. Et une détermination à faire de son art, plus que jamais, un processus de paix. « Mes œuvres procèdent désormais d'un processus de transformation des énergies négatives et des éléments de violence et de destruction en vecteur d'amour, d'apaisement et de réconciliation », indique-t-elle. Ainsi, avant d'entamer chacune de ses peintures, elle se rend sur l'un des multiples sites qui ont connu les affrontements et la barbarie. « Je me connecte à l'énergie du lieu en y faisant une symbolique cérémonie du feu, en y jetant un objet, un élément, quelque chose trouvé sur place. Je tourne autour des flammes, je psalmodie des mantras, je danse parfois... Puis, de la cendre qui en résulte, je tire les pigments de mes peintures. Je les mélange avec des liants, et dans l'encre ainsi obtenue je trempe ensuite du linge – souvent des keffiehs – que je propulse contre la toile blanche en mouvement exutoire et répétitif en réitérant les mots : amour, compassion, pardon et paix... » explique-t-elle. En résultent des abstractions monochromatiques en noir ou gris sur blanc qui pavent la voie d'une nouvelle expression, plus épurée, plus grave. Et, paradoxalement, plus sereine.

Exit, donc, l'accumulation de motifs et de matières, les figures satiriques, le rose pimpant, le plastique – « issu du pétrole, cet or noir à l'origine de la consommation et des guerres » – et le kitsch qui faisaient précédemment sa signature, et qu'elle réfute aujourd'hui fortement. « La vraie définition du kitsch s'applique à un produit réalisé avec des matériaux bon marché et une réflexion peu élaborée. Alors que, personnellement, même si j'ai toujours utilisé des matières populaires et peu coûteuses, les idées que je développais dans mes travaux n'ont jamais été superficielles », fait-elle remarquer.

Événements à Beit Beirut

Celles qu'elle présentera dans l'exposition Sacred Catastrophe : Healing Lebanon, que lui organisent la Fondazione Merz et Libanart, à partir du 18 septembre, à Beit Beirut, le sont encore moins. Dans cet immeuble situé sur l'ancienne ligne de démarcation de la ville et aujourd'hui devenu le musée-témoin de la guerre civile libanaise, Zena el-Khalil présentera ses peintures, ses sculptures, ses vidéos et ses installations auditives aux ondes pacifistes et curatives, d'une part. Et elle aménagera, d'autre part, une « forêt » de mémoire et de souvenirs des 17 000 disparus dans la guerre du Liban. Et puis, parallèlement à son propre travail, elle inclura des performances, des ateliers et des débats d'artistes, de poètes, d'écrivains et de guérisseurs. Une série d'événements qui feront de cette ancienne ligne verte une plateforme artistique multidisciplinaire pour la promotion de la paix et la réconciliation.
« Contrairement à l'arène politique, pour moi, l'art est une opportunité de rencontre, d'expression et de discussion », soutient cette jeune femme déterminée à « briser le cercle de la violence par l'art ».

* « Sacred Catastrophe : Healing Lebanon », Beit Beirut, du 18 au 27 septembre.


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