Un peu plus

Hier, j’avais 20 ans

Il y a 50 ans, ils avaient 20 ans. Ils ont eu 20 ans en 1968. Leurs rêves étaient incommensurables. Leurs désirs n'avaient pas de limites. Leur ambition non plus. Ils imaginaient la terre différemment. Ils croyaient en un monde meilleur. Ils manifestaient contre la guerre du Vietnam, entonnaient Let the Sunshine In en chœur. Ils tripaient sur Janis Joplin, Jimi Hendricks. Ils écoutaient Bob Dylan. Les Led Zep faisaient leur premier concert, Renaud composait sa première chanson dans la Sorbonne occupée, Gainsbourg préparait l'année d'après, une année follement érotique. Il y a 50 ans, Mrs. Robinson faisait tomber tous les tabous, pavant la voie à toutes les Demi Moore de la planète. Marvin Gaye, Aretha Franklin et Wilson Pickett faisaient les beaux jours de la Motown.
En 1968, sortaient dans les salles obscures 2001, a Space Odyssey de celui qu'on ne présente plus : Stanley Kubrick ; Bullit avec Steve McQueen, l'incarnation même de la sexytude; Romeo & Juliet de l'incomparable Zeffirelli; Theoreme de l'immense Pasolini ; The Party avec l'inoubliable Peter Sellers et son Birdy Nam Nam ; la Funny Girl qu'était Barbra Streisand ; le cauchemar de Rosemary signé Polanski et Planet of the Apes. Entre autres. Rien que ça.

En 1968, on fumait des pétards, on préférait faire l'amour, on levait les mains au ciel en faisant le V de la paix. On prenait quelques photos qu'on collait sur les murs décrépits de sa chambre et on attendait fébrilement (et sans le savoir) Woodstock.
En 1968, ils avaient 20 ans, creusaient la plage sous les pavés. Ils marchaient pieds nus, les seins à l'air, des fleurs dans les cheveux. Ils avaient leurs certitudes, croyaient en l'avenir. C'était les baby-boomers. J'aurais donné n'importe quoi pour avoir 20 ans en 1968. N'importe quoi pour avoir le courage de faire front aux flics, de jeter des pierres, de me révolter. J'aurais donné n'importe quoi pour avoir 20 ans en 1968 et laisser le soleil entrer. Entrer par la grande porte et me brûler le visage.

Mais je n'ai pas eu 20 ans en 1968. Je les ai eus 25 ans plus tard. À l'aube des années 90. J'écoutais Lenny Kravitz, Foule sentimentale, Jamiroquai, le très mauvais Mr. Vain. Je dansais le Mia et Vanessa Paradis chantait en anglais. Kurt Cobain n'était pas mort. Et le Music Box, à Beyrouth, débordait de monde. Monde qui finissait par se retrouver au haut des escaliers de Sursock. Au cinéma, en 1993, Johnny Depp rêvait d'Arizona, Robert Redford faisait une proposition à la fois indécente et alléchante. En 1993, on prenait une Leçon de piano magistrale, on était scotchés devant Schindler's List, devant le drame de Tom Hanks à Philadelphia. Christian Slater et Patricia Arquette vivaient une véritable True Romance et les dinosaures attaquaient Jurassic Park.
En 1993, on prenait des photos qu'on développait avec impatience et où nos visages, malgré la sale tête qu'on pouvait avoir, affichaient un sourire rayonnant. La guerre était finie et nos rêves étaient incommensurables. On faisait l'amour et la paix, et on levait les mains au ciel en faisant le V de la victoire. Nos désirs n'avaient pas de limites. Notre ambition, non plus. On imaginait la terre plus belle et plus verte. On croyait en un monde meilleur maintenant que la paix était revenue. En 1993, on n'avait peur de rien. Le Liban était un eldorado et tous ceux qui avaient connu l'exil rentraient enfin à la maison.

J'aurais donné n'importe quoi pour avoir 20 ans en 1968, mais je ne donnerai rien pour avoir 20 ans en 2017. Rien. En 2017, c'est vrai, on écoute Daft Punk, Benjamin Biolay, Pharell Williams, Jain, Jay Z, Ibrahim Maalouf. Mais en 2017, il y a un peu trop de Black M, de Jul, de M Pokora, de Maître Gimms, de Nicki Minaj. En 2017, Baywatch fait salle comble, Fifty Shades of Grey reste encore un des meilleurs best-sellers, Tom Cruise, plus scientologue que jamais, joue dans un navet colossal, et les superhéros sont tristes et fragiles. En 2017, cela fait un an et demi que David Bowie est mort.
En 2017, on prend des photos hypocrites de son corps, allongé(e) au bord de l'eau, en attendant des likes. Des photos qu'on n'accrochera nulle part ailleurs que sur des murs virtuels. Les rêves sont commensurables parce qu'ils sont petits. En 2017, on fait la guerre et pas l'amour, on lève les mains au ciel en faisant le V de la violence. On est rempli d'incertitudes. On n'imagine plus la terre. Ni le monde de demain, et le Liban est un immense Guantanamo où les jeunes rêvent d'exil.
J'ai mal pour ceux qui ont 20 ans aujourd'hui. Et pour tous ceux qui auront 20 ans.


Il y a 50 ans, ils avaient 20 ans. Ils ont eu 20 ans en 1968. Leurs rêves étaient incommensurables. Leurs désirs n'avaient pas de limites. Leur ambition non plus. Ils imaginaient la terre différemment. Ils croyaient en un monde meilleur. Ils manifestaient contre la guerre du Vietnam, entonnaient Let the Sunshine In en chœur. Ils tripaient sur Janis Joplin, Jimi Hendricks. Ils écoutaient...

commentaires (4)

Sadly true !

Danielle Sara

20 h 02, le 08 juillet 2017

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Commentaires (4)

  • Sadly true !

    Danielle Sara

    20 h 02, le 08 juillet 2017

  • C,ETAIT UN AGE EPATENT... MAIS QUI S,AVERA MECHANT !

    L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

    10 h 17, le 08 juillet 2017

  • Quand on lit le texte est que l'on a 20 ans, ça fait mal. Nos 20 ans a nous sont en train d'être gâché par ceux qui on eu 20 ans il y a bien longtemps. Le changement finira bien par les rattraper.

    Cyril Menassa

    09 h 56, le 08 juillet 2017

  • Désespoir de voir les choses changer. Rétrécissement des horizons. Rabougrissement des opportunités de travail. Effondrement des rêves de deux générations. Triste, triste réalité. Amer constat, mais tellement lucide, que nous livre ici Madame Azouri, avec son indéniable talent et beaucoup de nostalgie.

    Paul-René Safa

    09 h 21, le 08 juillet 2017