Plusieurs photos ayant marqué l'histoire du quartier de Ras Beyrouth étaient suspendues l'été dernier sur l'enceinte de l'Université américaine donnant sur la rue Bliss. Parmi elles figurait en gros plan celle d'Abou M'hammad. Curieusement, le texte qui accompagnait la photo ne mentionnait rien sur le personnage. Abou M'hammad ne faisait pas partie du corps enseignant de l'AUB ni des grandes personnalités libanaises ou arabes qui ont fréquenté cette université. Il cirait les chaussures assis sur son petit tabouret en face de l'entrée principale de l'université. Il est décédé il y a environ deux ans et demi à un âge approchant les quatre-vingt-dix ans.
Je l'ai connu en 1977, au temps où j'avais commencé à préparer un mastère en économie à l'université précitée. Tout petit et très maigre, il était devenu encore plus menu et rabougri avec l'âge. Je le vois encore avec son sourire bienveillant et parfois un tantinet malicieux m'accueillir avec un simple « ahlan » en m'invitant à poser le pied sur la partie surélevée de sa boîte à outils. J'ai toujours éprouvé une certaine répugnance à accomplir ce geste que je trouve humiliant pour le cireur, mais souvent pressé de donner à mes chaussures un aspect présentable, je suivais le comportement général des gens tout en réprimant un sentiment de honte. Une fois mon pied posé devant lui, Abou M'hammad commençait son travail, et à force de l'observer, ses gestes sont restés comme gravés dans ma mémoire. La première phase du travail est celle du lavage. Abou M'hammad passe une éponge imbibée d'eau et de savon sur la chaussure de façon à bien la nettoyer. Il la sèche ensuite avec un morceau de tissu, puis d'une petite tape donnée sur la chaussure avec l'index et le majeur réunis, m'indique qu'il faut retirer mon pied objet de ses soins et poser l'autre pour lui permettre de répéter les mêmes gestes. Une fois ceux-ci accomplis, derechef une petite tape des deux doigts m'indique que la première chaussure doit reprendre sa place et la deuxième phase des opérations est aussitôt entamée. Abou M'hammad enroule alors avec dextérité un chiffon sur le pouce, l'index et le majeur et le serre autour de son poignet, il l'enduit ensuite de graisse d'amande (dehn el lauz) et l'applique sur la chaussure. La graisse d'amande est de couleur neutre et sa fonction est d'assouplir le cuir avant l'application du cirage. Suite à la petite tape avec les deux doigts, la deuxième chaussure reçoit exactement le même traitement. La troisième phase débute avec l'application du cirage. Abou M'hammad ouvre alors le pot de cirage, y trempe le bout d'une tige métallique plate pour saisir l'équivalent d'un demi-centimètre cube de cirage. Il applique ensuite le cirage et l'étale avec une éponge sur toute l'étendue de la chaussure sans oublier les petits interstices séparant le corps du soulier de la semelle. Une fois l'opération terminée et la petite tape des deux doigts recommencée, c'est le tour de la chaussure de l'autre pied. La quatrième phase, parfois négligée par certains cireurs, mais jamais par les cireurs méticuleux et consciencieux comme Abou M'hammad. Elle consiste en l'application d'une deuxième couche de graisse d'amande sur les chaussures, mais cette fois-ci la graisse d'amande a, outre sa première fonction d'assouplir le cuir, celle de bien fixer le cirage. La cinquième phase est celle du brossage et s'effectue avec une brosse volumineuse à poils longs. Abou M'hammad s'applique à bien brosser la première chaussure puis la seconde conformément à la séquence d'alternance des opérations de chaque phase. Les mouvements de son avant-bras, accompagnés de légères contorsions et flexions du poignet, obligent la brosse à suivre des trajectoires transversales et latérales sur la chaussure, l'attaquant sous tous les angles et n'épargnant aucune portion du cuir. La dernière phase, celle du polissage, survient immédiatement après celle du brossage. Le polissage s'exécute avec un nouveau morceau de tissu donc chaque bout est saisi d'une main par Abou M'hammad, qui le tenant tendu fermement en position horizontale, le frotte sur la chaussure en lui imprimant un mouvement rapide de va-et-vient. Un petit bruit de claquement sec du tissu dont les cireurs ont le secret signale la fin du polissage de la première chaussure, puis commence le tour de la seconde. Une dernière tape des deux doigts signifie que l'opération est terminée dans sa totalité. Les chaussures sont bien cirées et brillent avec éclat. Abou M'hammad lève la tête vers moi et me regarde d'un air satisfait, son sourire faisant plisser sa fine moustache blanche. Il prend parfois une bouffée de sa cigarette qu'il avait gardée la majeure partie du temps allumée près de lui.
J'ai souvent engagé la conversation avec Abou M'hammad, il était peu loquace, mais néanmoins répondait de sa petite voix fluette aux questions que je lui posais. Il m'a raconté qu'il avait pignon sur la rue Bliss depuis 1936. Il avait ainsi connu nombre de personnalités ayant marqué la vie de l'Université américaine, l'histoire du Liban et celle de la région, parmi eux les professeurs Saïd Himadeh, Youssef Ibich, Constantin Zreik (un théoricien du panarabisme), Georges Habache et Wadeeh Haddad, chefs historiques du FPLP, un certain nombre de ministres ainsi que les anciens Premiers ministres Saëb Salam et Salim Hoss, pour n'en citer que quelques-uns. Un des fils d'Abou M'hammad m'a mentionné que jamais son père n'avait accepté une quelconque aide financière de ses enfants, au contraire, c'était lui qui aidait généreusement les membres de sa famille. Deux mois avant son décès, il faisait encore son métier de cireur sur le trottoir de la rue Bliss.
Plusieurs générations de personnes qui ont habité Ras Beyrouth ou fréquenté l'Université américaine ont connu et aimé Abou M'hammad, cet homme généreux, soucieux du travail bien fait et d'une extrême gentillesse. Il restera une icône de la rue Bliss. Avec sa disparition, une page était tournée dans l'histoire de cette rue qui a toujours occupé une place prépondérante dans la mémoire vivante de notre capitale.
Nos lecteurs ont la parole - Par Marwan Seifeddine
Une icône de la rue Bliss
OLJ / le 05 juillet 2017 à 00h00


Bel hommage à ce brave, merci.
23 h 09, le 09 juillet 2017