Rechercher
Rechercher

Nos lecteurs ont la parole - Par Ali Fawaz

Nous sommes un peuple comme un autre

Il est de bon ton, depuis quelque temps, de critiquer le peuple libanais, le traitant tour à tour de « lâche », « honteux », ou même, dans les termes de la journaliste Médéa Azouri, d'« abject »*. Derrière ces termes, le rejet d'une complicité avec une classe politique corrompue et jamais renouvelée, mais aussi des accusations de nonchalance et de complaisance face à la démission et l'inaction des pouvoirs publics.
À y regarder de plus près, ces accusations ne sont que le revers de la médaille d'une vision étroite de ce qu'est le peuple libanais, cette théorie de la labnané qui, tour à tour, glorifie une inventivité face à l'adversité, ou dénonce une attitude de nonchalance face à cette même adversité. L'un comme l'autre présument de l'existence d'une certaine exception libanaise, au lieu d'analyser les conditions politiques et sociales qui, au-delà des visions limitées à des identités nationales, expliquent les comportements. On note l'émergence d'une classe sociale consumériste qui s'attache à tout prix à un mode de vie exclusif, faisant l'impasse sur les impacts environnementaux et sociétaux, et qui privilégie des activités instagramables, où l'idéal consisterait à passer son temps entre des complexes de luxe et des restaurants chics. Cette émergence est un phénomène mondial et sa critique, pourtant essentielle, ne peut se faire sans incorporer des éléments plus complexes que la soi-disant libanité.
Cette libanité, nous la connaissons : c'est une description de ceux qui montent le son en discothèque pour ne plus entendre les bombes, de ceux qui trouvent des solutions d'appoint face au rationnement de l'électricité, de ceux qui vont dans une piscine privée qui donne sur la mer parce que celle-ci est polluée, de ceux qui fréquentent des clubs pour que leurs enfants profitent d'espaces verts qui n'existent pas pour les citadins. Cette vision ne s'intéresse finalement qu'à ceux qui ont les moyens financiers de profiter des alternatives privées qui se développent face aux carences de l'État. Mais cette vision oublie la majorité des Libanais pour lesquels obtenir des droits basiques est un combat quotidien : la santé, l'éducation pour leurs enfants, le logement décent pour leur famille, la sécurité pour leurs parents qui vieillissent... Cette vision oublie la majorité des Libanais qui ne peuvent pas se permettre de payer l'entrée d'une plage privée, et encore moins un visa Schengen, un billet d'avion et un séjour dans un hôtel de Mykonos.
Cette vision oublie aussi les gens qui luttent contre l'ordre établi et transcendent leurs classes sociales à travers des initiatives singulières qui proposent des alternatives pour mieux vivre ensemble. Ces initiatives ne sont pas une exception libanaise, mais lorsqu'on s'intéresse aux conditions sociales et environnementales au Liban, il est intéressant de les regarder de plus près. Ces initiatives démontrent l'existence d'un groupe citoyen qui questionne l'appareil politique et réclame une plus grande transparence, un meilleur partage du pouvoir et la possibilité de demander aux élus de rendre des comptes. Elles revendiquent le mariage civil, une représentation non confessionnelle au Parlement, exigent la protection des droits des femmes, la lutte contre la pollution et pour un meilleur cadre de vie dans les villes, pour des logements décents et abordables, la lutte contre le tabagisme dans les espaces publics, etc. Les participants à ces initiatives ne sont peut-être pas très nombreux. Ils ne le sont pas moins que ceux qui adhèrent aux modes de vie promus par les magazines sur papier glacé, ceux qui fréquentent les restaurants chics et les plages huppées ou qui prennent l'avion pour profiter d'une mer moins polluée au loin.
Gardons une certaine humilité et ne remettons pas tout à une « exception libanaise ». Il peut être trop tentant, même trop facile, de se donner bonne conscience en se traitant de tous les mots, en s'accusant de tous les maux, et se contenter au final de déplorer l'état de notre société. Il nous faut plutôt des suggestions pour faire avancer notre société, la rendre plus juste et plus responsable. Il nous faut faire entendre, encourager et porter les voix de ces initiatives, qu'elles soient individuelles ou collectives, qui luttent pour que demain soit meilleur. Une telle attitude serait plus saine que celle d'une autoflagellation qui, finalement, ne fait que justifier l'inaction et l'immobilisme de la majorité plutôt que de la pousser à enfin agir.

Ali FAWAZ
*Lire « L'Orient-Le Jour »
du samedi 24 juin 2017.

Il est de bon ton, depuis quelque temps, de critiquer le peuple libanais, le traitant tour à tour de « lâche », « honteux », ou même, dans les termes de la journaliste Médéa Azouri, d'« abject »*. Derrière ces termes, le rejet d'une complicité avec une classe politique corrompue et jamais renouvelée, mais aussi des accusations de nonchalance et de complaisance face à la démission et l'inaction des pouvoirs publics.À y regarder de plus près, ces accusations ne sont que le revers de la médaille d'une vision étroite de ce qu'est le peuple libanais, cette théorie de la labnané qui, tour à tour, glorifie une inventivité face à l'adversité, ou dénonce une attitude de nonchalance face à cette même adversité. L'un comme l'autre présument de l'existence d'une certaine exception libanaise, au lieu d'analyser...
commentaires (3)

DE PANURGES... ET DE MOUTONS !

La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

16 h 42, le 29 juin 2017

Commenter Tous les commentaires

Commentaires (3)

  • DE PANURGES... ET DE MOUTONS !

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    16 h 42, le 29 juin 2017

  • Monsieur Ali Fawaz, savez-vous ce que j'entends comme réponse à chaque fois que je fais une suggestion à mon petit entourage direct : voisins, amis etc. ? "que veux-tu, c'est le Liban..."haïda Lebnan"... On est prêt à suivre la dernière mode vestimentaire etc., mais on n'est pas disposé à changer ses habitudes, même si on sait qu'elles sont nocives pour notre vie quotidienne ! Et je constate malheureusement chaque jour que 90% des Libanais sont devenus les champions de l'indiscipline, du non-respect, de toutes les corruptions imaginables, du mensonge généralisé... et cela du plus "petit citoyen" au plus "grand"... pauvre Liban ! Irène Saïd

    Irene Said

    11 h 35, le 29 juin 2017

  • Bravo à M. Ali Fawaz qui remet les choses dans leur cadre loin de l'auto-flagellation démagogue. Facile de dire : nous sommes tous nuls (entendez tous nuls sauf moi, mes copines, mes parents, mes enfants, mon mari et vous qui me lisez).

    Marionet

    23 h 41, le 28 juin 2017

Retour en haut