Culture

Vol au-dessus d’un nid d’artistes

Exposition

Démarche audacieuse et novatrice, « D'Icare à Twitter »* soulève une problématique et revendique le droit à la protestation face à la décadence du monde.

19/06/2017

Plutôt que d'offrir un parcours simplement esthétique dans la découverte d'un artiste, Alice Mogabgab ramène sur ses cimaises dix artistes qui dénoncent, par leur approche artistique, une spontanéité perdue et une liberté enchaînée. La galeriste confie son désarroi : « Je me pose la question suivante : où est la place de l'art si je n'ai plus le droit de dire l'essentiel ? » C'est suite au massacre des oiseaux autour de l'aéroport international de Beyrouth – mesure drastique et controversée, même si elle était censée éviter une catastrophe aérienne – qu'elle prend conscience du gros mensonge que le peuple libanais subit. D'où l'idée de l'inviter à réfléchir, à analyser et à critiquer. Et à ne jamais oublier que l'intelligence est le plus rapide des oiseaux, comme disait un brahmane. Mais qui est cet oiseau que la galeriste défend ?

Du spirituel au matériel

Je suis l'oiseau terrestre. J'habite les paysages ouverts, je chante en vol ascensionnel très haut dans le ciel un langage que les hommes ont oublié. Mon vol est puissant et ondulé, je suis symbole de légèreté et d'affranchissement face à la pesanteur terrestre. Je suis ce que vous n'êtes plus, vous les terriens. Je suis le spirituel, vous êtes matérialité, je suis liberté, vous êtes l'asservissement et la contingence. Je suis cet être lâchement abattu sur le tarmac de ma terre et vous restez emmurés dans un silence sacrificiel, pris au piège de la corruption où même l'air que vous respirez n'est plus qu'effluves nauséabonds de votre identité bafouée. Ma couleur a tout raconté, le noir de l'intelligence pour le corbeau, les verts et les bleus du paon pour les aspirations amoureuses, le rouge du Phénix pour l'immortalité, le blanc des colombes pour la paix. Mais les hommes ont armé leurs pinceaux de plomb pour tracer des couleurs qui subliment la mort.

Du céleste au tristement terrestre

Depuis que l'homme est homme, quel est celui qui n'a pas rêvé de faire comme moi, de fendre le ciel de ses ailes de cire, de papier ou de plumes et de balayer les nuages du revers de sa main pour aspirer à l'immortalité et s'élever vers un monde meilleur ? Quand Emma Rodgers représente Icare dans son envol, c'est l'état immatériel de l'être que ma plume délicatement insérée dans la sculpture concrétise. Par son intercession, c'est l'inspiration, ma grâce, mon souffle et mon esprit qui se laissent domestiquer. Qui a privé l'homme du droit à sa terre natale et m'a débusqué de mon nid ? Celui de l'artiste polonaise Ludwika Ogorzelec, sculpture faite avec des branches d'arbres, figure le cycle de cristallisation de l'espace. Il n'est plus un vide mais une trame où chacun trouve sa place. Chaque pièce de cette collection intitulée « Cristallisation de l'espace » est une action artistique qui fait l'objet d'une recherche scientifique très élaborée, et sur laquelle se penchent architectes et physiciens.

Face à la puissance féconde de la vie, le ventre de la terre reste stérile, et je suis la caille de Takayoshi Sakabe, cet oiseau rapace qui dévore une sauterelle, allégorie du monde. Mon bec et mes pattes se détachent de la sculpture de Jean-Bernard Susperregui et tombent terrassés par le pouvoir corrompu et assassin. Daniel Chompré sublime mon plumage par des filtres à parfum comme supports, qu'il fait pénétrer de pigments et de pastels, dans une sensualité textile et tactile. Je reste ce volatile qui résiste et subsiste dans l'imagerie de Nancy Debs, préfigure l'espoir chez Pascal Courcelles et trace des cercles, symboles d'éternité, sur la toile de Fadia Haddad. Li Wei me laisse flirter avec le céleste, et Andrée Fattal figure des femmes en bronze qui renvoient à mes formes.

Qui a interrompu mon vol, a coupé la relation entre le céleste et le terrestre et m'a réduit, moi l'auxiliaire des dieux, à l'inertie ? Quand mes ailes, symbole de liberté ascendante, sont bitumées et que mon chant ne parvient plus qu'en bruits de canons, mon message n'atteint plus la terre et pousse les hommes dans une descente aux enfers. Sur la fenêtre de Hoda Kassatly, je pleure un monde en décomposition et une mémoire désintégrée.

Que reste-t-il de nous, petits oiseaux qui figurent les âmes libérées ? Que reste-t-il du gazouillis des canaris, du pépiement des alouettes, du chuchotis des merles et du babillage des goélands ? Que reste-t-il de nos chants mélodieux qui réveillaient les vignes de nos grands-parents et chantaient l'amour à l'ombre des oliviers ?
Un grognement en fracas et en rumeurs... Un simple tweet !

*Galerie Alice Mogabgab, Achrafieh. Jusqu'au 30 juin

 

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