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Culture

Voyage au bout de la mémoire

Exposition

Pour faire face à une absence survenue de façon incompréhensible, deux artistes tentent inconsciemment d'échapper à leurs angoisses et présentent à la galerie Art Lab* « In Absentia », un travail nourri du manque, comme un aveu poignant.

Danny MALLAT | OLJ
09/06/2017

En Iran où ils sont nés, Ehsan Arjmand et Fatemeh Pasha ont suivi des études en sculpture et Graphic Design avant d'obtenir un master en peinture des beaux-arts de Téhéran. Unis dans la vie, ils le sont aussi à Beyrouth sur les cimaises de la galerie Art Lab dans un témoignage commun – mais chacun à sa manière – sur la disparition d'un être cher. Comment l'absence est-t-elle ressentie ? Comment faire son deuil ? Et comment une même expérience vécue par deux cœurs différents se manifeste-t-elle dans une expression picturale pour attester de la douleur ?

L'exposition est d'abord une sorte d'abîme existentiel à un moment précis de la vie des deux artistes, où la peinture tente de sublimer une séparation. Un travail habité d'une dimension cathartique où le chagrin qui parcourt les toiles soumet l'œil et l'esprit à d'incroyables échos, parfois à la limite du soutenable, et c'est tant mieux car l'œuvre est sincère mais différente selon la manière par laquelle l'artiste a ingéré sa douleur. Une œuvre qui affronte l'un des nombreux versants de la perte, l'absence. Et pour pallier l'absence, que reste-t-il à l'homme sinon la mémoire, celle qui figure l'être d'une façon vivante mais qui a souvent besoin d'un frein pour ne pas en demeurer prisonnier, en vivant dans le passé. Ne pas céder à l'oubli, mais sélectionner ce qui est utile et épouser l'action, est cette nécessité de maintenir le lien avec le monde de l'absence. De là va naître un travail où la présence, qui d'elle-même se voile, sera reconnue dans son absence simple.

LUI
Un lot de petits formats s'offre à voir comme des petit théâtres de la vie. La simulation de la disparition par les espaces vides, la mise en scène, l'intimité des situations, l'acceptation de l'absence, suscitent une forme d'esthétique, de l'affirmation de soi, de l'identité qui fait référence aux concepts de mémoire, de souvenir et de perte. Avec des objets extraits de son imaginaire, le poisson, le papillon, le miroir ou le couteau, sur lesquels viennent s'apposer des couleurs violentes, l'artiste tente de répondre à des interrogations sur l'oubli et la mort. Sur des planches en zinc, surface qui réfléchit les corps, cette quantité qui se traduit par visibilité, matière et substance demeure cette manifestation de la présence physique.

ELLE
Fatemeh Pasha transcende sa douleur et la projette sur un objet avec lequel elle nourrit un rapport dont elle a été dépossédée. C'est à travers ce petit oiseau en métal, que son frère lui avait offert un jour, qu'elle met en scène des tranches de vie comme une narration posthume. L'oiseau vit avec elle, se nourrit au creux de sa main, la blesse, lui fait mal et lui fait du bien. Elle se prend en photo avec lui, lui donne le sein sur des toiles d'un réalisme intense. Des lettres tracées avec des strass, où le visiteur pourra y déchiffrer le mot « Others », viennent perturber la facture picturale. Elles dénoncent l'insurmontable et revendiquent le droit à l'affliction. « Others » sont les autres qui renvoient le disparu au paradis, vers un monde sûrement meilleur, où il devra être heureux et reposer en paix. Mais Fatemeh Pasha voudrait le garder près d'elle, crier sa rage et maudire les dieux qui le lui ont arraché. Dans la maison familiale où l'on pleure la disparition avec modération, où les murs suintent de larmes contenues, l'absence était devenue invasive, contagieuse et handicapante. Pour fuir quelque chose qui ressemble à une intense panique, quelque chose qui relève du rituel de la mort, elle va sillonner les rues du nord au sud en quête de paix afin de pouvoir hurler : « Il n'est pas un ange au paradis, il n'est pas dans un monde meilleur, il n'est pas ! Tout court. »

Avec ce voyage initiatique qui l'a conduite des chemins de Téhéran à Beyrouth, où Fatemeh Pasha a eu toute la liberté de s'exprimer, elle peut enfin honorer la mémoire de son frère. Il faut croire que la douleur pousse au dépassement. Sa souffrance demeure une déchirure qui n'a d'égal que son talent et s'approprie toute l'attention du visiteur.

 

*Galerie Art Lab
« In Absentia » de Ehsan Arjmand et Fatemeh Pasha.
Gemmayzé, jusqu'au 10 juin.

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