Culture

À Jezzine, une collaboration entre artistes et habitants coule de source

Initiative

La seconde édition du BeMA Residency (Beirut Museum of Art) a animé toute la ville avec un programme riche et varié.

31/05/2017

Jezzine, c'est ce petit paradis caché au milieu des forêts de pins, réservant bien des surprises à qui s'y aventure. Et nombreux sont les curieux, motivés, qui ont arpenté les rues de la petite ville du Sud, à la découverte des travaux de six artistes sur le thème de l'eau. Mahmoud Safadi, Hussein Nassereddine, Ashraf Mtaweh, Christine Kettaneh, Suzy Halajian et Mo Abd-Ulla ont été sélectionnés par un jury pour travailler durant un mois sur un projet artistique avec les habitants de Jezzine. L'initiative a été lancée par Apeal (Association for the Promotion and Exhibition of Arts in Lebanon), en collaboration avec la plate-forme TAP (Temporary Art Platform) et le soutien de la Fondation Robert A. Matta, pour promouvoir la création du futur Beirut Museum of Art (prévu en 2020).
Pour clôturer ce mois, une journée portes ouvertes a été organisée au cours de laquelle les convives se sont retrouvés au somptueux Serhal Palace pour un buffet face au calme des montagnes. Mais le spectacle ne faisait que commencer. Touristes venus de Pologne, d'Australie ou Libanais amateurs d'art, tous se sont prêtés au jeu : s'aventurer dans la ville aux cascades, à la recherche des œuvres. Plan à la main, par groupe ou en solitaire, les visiteurs curieux ont parcouru les rues à la recherche des installations.
C'est au milieu des vignes, dans une maison abandonnée, que le circuit commence. Cinq projections vidéo sont présentées sur différents étages. Sur les murs ou sur un plafond, elles montrent des images de la vallée de Bisri. En guise de fond sonore, les témoignages des résidents de la vallée occupent les lieux. Ashraf Mtaweh, auteur de ce projet, illustre le tragique destin de ces habitants, dont les terres sont menacées d'être inondées par la construction d'un barrage. « À travers cette maison délabrée, je veux recréer le sentiment de déchirement de ces personnes qui vont perdre une partie de leur histoire », explique l'artiste, proposant un travail sur la mémoire.

Les habitants s'improvisent artistes
L'ambition de ce projet était de créer un lien, une communication, une collaboration entre les locaux et les artistes. « Nous voulions impliquer les habitants dans les travaux artistiques », explique Nada Khoury, vice-présidente d'Apeal. Cette interaction s'est en effet retrouvée dans chaque installation. Parmi les œuvres les plus remarquées Within without, de Mahmoud Safadi, qui investit la piscine de l'auberge Wehbé. Un film projeté sur un écran montre des étudiants et leur professeur descendre, habillés, dans cette piscine aussi vide en réalité que dans l'image. La réflexion de l'artiste tourne autour de l'accumulation de l'eau dans certains pays et sur le rapport qu'entretient l'homme avec cet élément essentiel à sa survie...
C'est de manière plus ou moins abstraite que chaque artiste propose son interprétation du sujet. Mo Abd-Ulla a choisi, par exemple, d'éparpiller plusieurs travaux à travers tout le village. En plus de ses sculptures en cire de bougie, il a collé des feuilles blanches sur des murs, autant de tables rases sur lesquelles les passants étaient invités à dessiner, à s'exprimer par quelques traits. Christine Kettaneh a, pour sa part, disséminé des œuvres audio en plusieurs endroits, dont un ravissant jardin, le jardin d'Hélène, ou le jardin d'Eden pour les esprits plus rêveurs. Dans ce lieu tout fleuri – qu'Hélène est toute fière de présenter aux visiteurs – des casques « poussent » au milieu des plantes. Posés sur les oreilles, on y découvre avec surprise des imitations du bruit de l'eau faites par les habitants de Jezzine. « Ils étaient parfois timides ou plus enthousiastes, c'était intéressant, car cela les a rassemblés autour d'un projet commun », raconte l'artiste.

Une vision philosophique de l'eau
« L'approche va au-delà de l'interprétation littérale du thème de l'eau, elle est philosophique et poétique », explique Nada Khoury. Derrière chaque installation, l'artiste a travaillé sur un message plus profond. Telle l'eau dans un ruisseau, il faut se faufiler dans les rues pour découvrir les travaux suivants. La visite prend des allures de chasse au trésor. Suzy Halajian, curatrice des œuvres de cinq artistes, présente une autre conception de l'eau. Sur des télévisions dispersées dans des espaces publics, des images de la nature repensent le temps comme un moment de réflexion. Les différentes vidéos, côtoyant l'espace naturel de Jezzine, s'interrogent sur la corrélation quotidienne entre la nature et le contre-naturel.
Dans ce cadre paradisiaque, seul l'écoulement de l'eau des cascades se fait entendre et la nature coexiste avec l'art. Le sixième artiste, Hussein Nassereddine, attire l'attention avec ses briques de sel disposées autour d'un ruisseau, qui resteront exposées jusqu'à se dissoudre dans la rivière. « Mon travail étudie l'eau, son cycle et celui des éléments », précise-t-il.
Pour les visiteurs, promeneurs, ou habitants, ce parcours est aussi une manière de (re)découvrir le village. « Devoir chercher les œuvres nous mène dans des recoins magiques », se réjouit Rita, une Polonaise en visite au Liban. « Il faut faire un effort pour décrypter chaque projet, ajoute Nada Khoury, ce qui permet de savourer encore plus le résultat. »
Belle clôture, en somme, d'un mois artistique qui avait pour ambition de « rendre l'art accessible à tous ». Croyant en ce défi, Nada Khoury est consciente que « ce n'est qu'une goutte dans un océan ». Et même si l'eau est parfois l'objet de graves disputes (entre voisins, pays ou nations), elle croit fermement au pouvoir unificateur de l'art.

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