Culture

Tracy Chahwan, fille du capitaine Haddock

Bande dessinée

Beirut Bloody Beirut*, ou comment deux jeunes filles parcourent, le temps d'une nuit, une ville en mal de vivre qui subit la violence comme une écœurante normalité.

15/05/2017

La bande dessinée indépendante raconte des histoires qui peuvent être intimistes, autobiographiques ou encore muettes, et plutôt destinées à un public de jeunes adultes. Les œuvres sortent des sentiers battus de la narration et des formats traditionnels. Elles innovent, font réfléchir ou surprennent. Ce n'est pas l'éditeur qui rend une bédé indépendante, mais la liberté de ton de son auteur. Souvent en noir et blanc, à la pagination libre et au format varié, c'est une approche esthétique qui opte pour l'usage de la sérigraphie dans la réalisation des couvertures. Voilà l'école à laquelle appartient Tracy Chahwan, une école où le souci du beau est toujours là, mais ne masque en rien un choix pertinent qui dénonce la réalité. Celle de Tracy Chahwan s'inscrit dans une ville où la violence est un passage obligé qu'une jeunesse traverse, affronte, combat et à laquelle elle cède, quelquefois...

Le dessin, une « thérapie »

À Chypre où elle grandit et accomplit ses études scolaires, elle est orientée – depuis l'âge de 11 ans, par un professeur de dessin russe – vers une formation très académique où elle reproduit des œuvres classiques, neuf heures par semaine, et ce dans un atelier qui, dit-elle, ressemblait à celui des peintres de la Renaissance. Son père – Charles Chahwan, journaliste, écrivain et peintre – et sa mère – journaliste à l'AFP à Chypre, et traductrice de littérature – lui ont transmit l'amour des textes et leur penchant pour l'art. Le mensuel belge de bande dessinée À Suivre, qui traînait sur les étagères du domicile familial, a façonné son imaginaire. De même que la série Tintin. « Tintin a tellement accompagné mon adolescence que j'ai fini par trouver dans le capitaine Haddock le sosie de mon père. »

Le dessin, c'est une thérapie, un refuge au pays de l'imagination, dans lequel nous sommes à la recherche d'un peu de songes, un peu de poésie mais beaucoup de réalisme aussi. Tracy Chahwan a 24 ans. Diplômée de l'Académie libanaise des beaux-arts (ALBA) d'un master en illustration et bande dessinée (en juin 2016), elle bénéficie de l'usage d'une nouvelle machine (Riso) que l'Université a acquis et qui lui permet de réaliser son projet, Beirut Bloody Beirut, encadrée par ses professeurs, principalement par Michèle Standjofski. Attirée par la bande dessinée comme art populaire par essence, elle est déterminée à en faire son métier.

(Lire aussi : Quand la bédé suisse rencontre son double libanais)

Violence obscène

D'emblée, rien n'est laissé au hasard. Dans le hall d'accueil de l'aéroport Rafic Hariri, entre les hijabs et les croix suspendues aux cous, les démunies des pays d'Asie et la jeunesse tatouée, toutes les communautés, les classes sociales et les âges se mélangent, se confondent le temps des retrouvailles et puis se séparent dans une nuit, bienveillante pour certains et fatale pour d'autres. Ramona et Lio ne se connaissent pas, mais décident de partager un taxi pour rentrer chez elles. Elles partageront aussi la violence obscène de la ville qui se trouvera sur leur chemin. Tracy Chahwan réussit à tisser, à travers les quartiers lugubres de Beyrouth où tout est permis, une intrigue qui s'inscrit dans une veine profondément réaliste. « J'ai fait le parcours des quartiers de Beyrouth, une nuit pour pouvoir être dans le vrai, je me suis perdue, j'ai eu peur, mais j'ai survécu. » Elle campe des personnages très contrastés : Ramona la fiancée un peu bourgeoise qui rêve de retrouver son amoureux et Lio silencieuse et cérébrale qui observe sa ville défigurée sous une mèche rebelle, celle même de l'auteure. Le temps d'une nuit, la vie beyrouthine est décryptée au laser. Des valets parking arrogants aux videurs indécemment musclés, des motards sans casque et sans vergogne à la liseuse de mauvaise aventure dans le marc du café, de la maman profondément orientale qui rêve de marier son fils en lui préparant un plat de haricots à la vieille tante célibataire qui traîne dans un coin sous une couverture en crochet, les images vous interpellent et vous renvoient, à chaque page, un vécu familier.
Tracy Chahwan est plutôt dans le trait que dans la peinture. Son graphisme à la fois simple, expressif, et percutant apporte une rigueur et une efficacité au récit qui surprend page après page. Roman graphique ou roman dessiné, le lecteur se perd dans un ville chaotique, ponctuée d'humour à travers un texte goudronné aux couleurs de la rue.

Plutôt bédé franco-belge que manga, plutôt Blain pour le dessin, mais avec beaucoup d'admiration pour Franquin, le visuel occupe chez elle une place privilégiée. Avec des images en plongées et contre-plongées, Tracy utilise sa mine en pointe comme une caméra qui déstructure les angles sous un nombre infini de variations. Sa ville est sombre, mais Tracy Chahwan rit tout le temps, et sa joie de vivre communicative agit comme un antidote face à la tristesse existante d'une ville livrée à ses détracteurs.

*Beirut Bloody Beirut
Tracy Chahwan, bande dessinée, éditée par l'ALBA

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