Moyen Orient et Monde

Danser ou mourir, le fabuleux destin d’Ahmad Joudeh

Récit

Danser, c'est résister. Briser les tabous des sociétés arabes machistes, mais aussi défier l'État islamique.

21/04/2017

Dans l'appartement d'Amsterdam qu'il partage avec un danseur italien et un autre brésilien, Ahmad Joudeh, 27 ans, a ramené un peu de sa Syrie avec lui. Les clefs de son appartement dévasté du camp de Yarmouk, quelques photos accrochées à un mur, du café turc, un peu de zaatar (thym séché) et des pâtisseries palestiniennes.

Ahmad Joudeh, l'enfant rêveur du grand camp palestinien de la banlieue sud de Damas, est arrivé en Europe par la grande porte, fin 2016. « Pour la première fois de ma vie, j'ai changé de statut. Je ne suis plus un réfugié. »

Son intégration en tant que danseur au sein de l'académie d'Amsterdam du Dutch National Ballet a fait de lui une mascotte, le « Billy Elliot syrien ». Propulsé des ruelles pauvres de son enfance aux plus belles salles de spectacle d'Europe, le danseur classique voit sa vie bouleversée. Il goûte aujourd'hui à une vie confortable qui lui avait tant fait défaut, avec une noria de nouveaux amis et des journalistes fascinés par la success story du jeune rescapé de l'enfer syrien... « Si je suis heureux ? Oui. Quelque part... » confie-t-il. Pendant plus de dix ans, Ahmad Joudeh aura lutté pour vivre pleinement de sa passion, envers et contre tous.

Contre son père, d'abord. Né dans le camp, Wafek Joudeh, fils de réfugiés palestiniens en Syrie, pas conservateur pour un sou, buveur d'alcool, joueur de oud, instituteur, élève ses enfants loin de tout carcan. La musique et le chant sont omniprésents à la maison. Le petit frère d'Ahmad joue du oud lui aussi, et sa jeune sœur, sportive, non voilée, du kamânche. Mais ce père voit d'un mauvais œil la passion naissante de son fils aîné pour la danse et sa propension à se « trémousser » non stop.

Aux yeux de la figure paternelle, la danse, c'est « aaïb (la honte) ». Le qu'en-dira-t-on l'emporte. Sa mère, syrienne, institutrice elle aussi, va prendre le parti de son fils. Originaire de Palmyre, cette femme « forte » parce que « du désert » va saper en sous-main les tentatives de son mari de casser les ambitions son fils. Elle s'improvise professeur de danse en mettant à profit ses bases de gymnastique. Dans l'espace limité du camp, le jeune enfant imite la façon de se mouvoir des gens dans le bus, et rêve de franchir les frontières du territoire que sa condition lui accorde. Les vacances d'été viennent l'extraire, quelques semaines durant, de son quotidien.

À Palmyre, qu'il considère comme sa « dayaa », son village d'origine, l'enfant d'alors déambule allègrement, avec son walkman, entre les colonnes du site classé patrimoine mondial de l'Unesco, dont il fait sa scène. « On sera où plus tard ? » demande-t-il à ses parents. « Chez nous, à Yarmouk ! Où veux-tu qu'on soit ? » lui disent-ils. La réponse ne satisfait pas l'enfant.

Son père prédestine son aîné, choyé par un grand-père aimant, très bon élève, à une carrière plus conventionnelle de médecin ou de professeur d'anglais. Mais leur relation se dégrade lorsque le chef de famille découvre qu'il a rejoint la troupe de danse Enana et le Conservatoire de Damas, en secret, à l'âge de 16 ans. Chanter est permis, mais danser est intolérable. La fierté du père arabe ne saurait être écornée. S'ensuivent les coups de trique, aux jambes notamment, pour l'empêcher de danser. « Soit je danse, soit je meurs », menace le jeune homme, enfermé à double tour dans sa chambre. Il tente à plusieurs reprises de mettre fin à ses jours. À 17 ans, il est contraint de quitter le foyer familial. Le mariage de ses parents bat de l'aile. Sa mère demande le divorce et part s'installer ailleurs avec ses trois enfants.

Batroun, Tyr, Baalbeck
Les 50 dollars de salaire mensuel ne suffisent pas pour faire vivre la maisonnée, ce qui pousse Ahmad à mettre ses études entre parenthèses et à donner des cours de danse. « Je travaillais un an et j'étudiais l'année suivante », confie-t-il. Le nouveau chef de famille serre les dents, sans jamais renoncer à sa liberté. Ses amis au camp se réduisent comme peau de chagrin. Qu'importe ! Sa nouvelle vie de danseur et professeur le comble au plus haut point.

Sa persévérance va payer. Le jeune homme, sans nationalité, va se produire sur les plus grandes scènes arabes. Au Liban, il montre tout son talent à Batroun, à Tyr, mais surtout à Baalbeck, lors de superproductions musicales avec Enana puis avec la compagnie Ornina en Syrie. Entre-temps, la guerre bat son plein. La petite famille se barricade à mesure que Yarmouk se vide. Le Front al-Nosra, la branche syrienne d'el-Qaëda, parvient à s'emparer d'une partie du camp, avant d'être délogé par le groupe État islamique en avril 2015. Ahmad et une partie de sa famille ressortent vivants, mais pas tous indemnes, de l'explosion d'une voiture piégée. Leur appartement est en miettes. Terrorisés et démunis, les Joudeh déménagent chez des proches, vers le dernier check-point du camp. « On a tout laissé dernière nous. Je portais le matelas et ma mère les draps et les couvertures. C'est tout », se remémore-t-il.

En décembre 2012, l'omniprésence des factions rebelles agite la maman qui veut fuir pour Palmyre. Elle ne se doute alors pas que sa ville natale tombera elle aussi sous le joug de l'EI, quelques années plus tard. Ahmad refuse de partir car il doit valider son année d'études. Un ami l'accueille chez lui, mais il doit céder sa place à des membres de la famille en quête d'un refuge. Ahmad reste trois mois, en plein hiver, sous une tente sur le toit de l'immeuble, alors que sa mère le pense bien au chaud. « C'était ça ou la rue », dit-il. Malgré des conditions de vie extrêmes, le danseur sort premier de sa promotion au Conservatoire. Il tente de convaincre le directeur d'un orphelinat d'enseigner la danse aux enfants. Ce dernier refuse d'emblée. « Mais considérez cela comme du sport, lui ai-je dit. Je voulais que ces enfants qui avaient perdu leurs parents en pleine guerre puissent regagner confiance en eux. Et ça, c'est la danse qui me l'avait apporté », raconte-t-il. Pari réussi et rendez-vous pris tous les samedis. Il s'occupe notamment de jeunes Damascènes atteints de trisomie 21, dans le centre Safir al-Janneh. Il est alors reconnu comme l'un des meilleurs danseurs du pays.

En 2014, le jeune homme s'inscrit à l'émission « So you think you can dance », diffusée sur la chaîne libanaise MTV. « Je connaissais la version européenne et j'attendais avec impatience la version arabe », raconte-t-il. Ses nouveaux amis l'encouragent à participer au show, taillé pour lui. La production s'entiche du jeune symbole et use de tous les pistons possibles pour le faire venir à Beyrouth, lieu du tournage, alors qu'il n'a pas de passeport. Arrivé en demi-finale, le danseur n'emporte pas le concours. Certains médias rapportent le caractère politique de son élimination, un apatride ne pouvant pas, symboliquement, gagner un concours télévisé du monde arabe.

Dévergonder les jeunes musulmans
Sa participation à l'émission a un effet à double tranchant. Sa notoriété bondit, mais elle le met également sous le radar d'une nouvelle menace. Les jihadistes de l'État islamique le harcèlent sur les réseaux sociaux et l'avertissent qu'il est désormais recherché. « Ils me disaient qu'ils allaient m'atteindre au pied de mon immeuble, qu'ils allaient me tirer dans les jambes pour m'empêcher de danser, pour me "voler mon futur" », raconte Ahmad Joudeh.

Les islamistes radicaux lui reprochent de dévergonder les jeunes musulmans, et le menacent ensuite de s'en prendre à sa mère ou sa sœur. Ahmad les insulte en retour via Facebook. « Venez m'attraper si vous êtes des hommes », leur écrit-il. Jusqu'au jour où les jihadistes l'appellent sur son portable. « Là, j'ai vraiment eu peur. J'ai changé de numéro et j'ai averti les autorités », sans se faire trop d'illusions. « Dieu m'a créé pour être un danseur. Je suis musulman, mais ma prière à moi passe par la danse », confie-t-il. Il se fait tatouer sur la nuque son leitmotiv : « Danse ou meurs », en sanskrit.

Début 2016, Ahmad Joudeh est l'unique étudiant en danse à sortir diplômé du Conservatoire de Damas. Et ce malgré les pressions familiales, les menaces de l'EI et la guerre qui ravage son pays. Il vit alors dans un immeuble à moitié en ruine, criblé de balles et d'impacts de roquettes, mais son salaire lui permet de louer un petit appartement bon marché dans la capitale. Il se sait acculé. Bientôt, il devra troquer ses fuseaux et ses pointes pour un treillis et des bottes. Le service militaire obligatoire l'attend.

Mais la baraka lui réserve un tout autre destin. Un reporter néerlandais, Roozbeh Kaboly, le contacte pour réaliser un documentaire sur sa vie. Pour le film, le beau danseur choisit de revenir à Yarmouk, devenu champ de ruines. Ici même où il devait se cacher pour danser, pour rendre hommage à tous ceux qui y ont perdu la vie, dont cinq membres de sa famille. Puis le journaliste le filme dansant à Palmyre, reprise alors par l'armée syrienne des mains de l'EI. Sur la scène du théâtre romain, saccagé par les jihadistes, à l'endroit même où les exécutions mises en scène et filmées avaient lieu, Ahmad Joudeh livre une chorégraphie puissante.

« Je voulais leur montrer que je ne les crains pas et que cette scène est réservée aux arts, à la musique, au théâtre et à la danse, et non à la barbarie », dit-il. Cette même scène sera détruite lors du nouvel assaut de l'EI en décembre 2016. Danser ou mourir est diffusé en juillet 2016 sur la chaîne Nieuwsuur. Le documentaire fait rapidement le buzz et le danseur reçoit quinze propositions de ballets nationaux européens. Il choisit les Pays-Bas où il s'installe quelques mois plus tard, intégrant l'Université des arts d'Amsterdam ainsi que le ballet national. Le directeur artistique de la prestigieuse scène fera des pieds et des mains pour qu'il obtienne un visa étudiant d'une durée de 4 ans, lui permettant d'échapper, une fois encore, au service militaire en Syrie. « Né réfugié palestinien, mais élevé comme un Syrien, j'ai enfin changé de statut, 26 ans plus tard », dit-il en riant. Là-bas, en Europe, Ahmad Joudeh peut poursuivre sa carrière en toute sérénité. Même si quitter les siens n'est pas une chose aisée. « Ma mère me préfère heureux et vivant à des milliers de kilomètres d'elle que tué en soldat en Syrie », dit-il. Grâce à son travail, sa famille vit désormais à l'abri. « Ils peuvent manger au moins », avoue-t-il.

Onze ans après avoir coupé les ponts avec son père, Ahmad est allé à sa rencontre à Berlin, où il est aujourd'hui réfugié. Dans le troisième épisode du documentaire diffusé en janvier dernier, le journaliste néerlandais filme les retrouvailles poignantes. « C'était la première personne à qui j'ai voulu pardonner. Il s'est excusé, m'a dit qu'il était fier de moi. Mais il ne me comprend toujours pas vraiment », confie-t-il. Ahmad lui offre un oud pour clore une fois pour toutes leur brouille. Mais tirer un trait sur le passé ne fait pas oublier ses racines. Sa chorégraphie 1 in a million fait écho à tous les autres artistes restés au pays. « Je suis une perte pour la Syrie et pour l'art qui se meurt dans cette guerre. Qui aidera les générations futures ? » Le danseur n'aime pas parler de politique. Pas une fois il n'évoque le régime syrien. Prudent, ou véritablement sincère, il assure ne comprendre que le langage de l'art et la culture. L'art de la danse qui revit en lui plus que jamais et qui l'a érigé en tant que modèle pour tous ceux qu'il a laissés derrière lui. « Aujourd'hui, je m'appartiens entièrement. Que je danse dans ma chambre ou sur scène, à Yarmouk ou à Livourne, je ressens la même chose. » Au terme de ces quatre années, Ahmad Joudeh l'assure, il retournera en Syrie. Son rêve ultime ? Fonder et diriger le ballet national syrien.

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