La Dernière

Et soudain, le cri est contre

Un peu plus
14/04/2017

Il y a d'abord le premier cri. Celui que le nourrisson pousse en sortant du ventre de sa mère. Puis, il y a le deuxième, celui de la faim. Viennent aussi ceux de la peur, de la douleur, de la soif, de la colère, du sommeil. Un package que la mère connaît bien et sait déchiffrer alors que pour n'importe quelle autre personne, il s'agit du même hurlement insupportable. Ah, il a des coliques ? Non, il n'arrive pas à s'endormir. Il fait ses dents, a chaud, fait un mauvais rêve. Gémissements ou vociférations, le décodeur est en marche. Les pleurs et les petits bobos, ça, elle connaît. L'angoisse du premier jour à la garderie, puis celui de l'école. Le genou écorché, les vexations, la mauvaise note, la crainte du contrôle, les chagrins, la hantise du dentiste...

Maman est là. Papa aussi. Sont là pour (dans le désordre) : les bisous, les câlins, les secrets, les confidences, les histoires du soir, le bain, les anniversaires, les devoirs, l'organisation, les cadeaux de Noël, les voyages, les découvertes, les trajets en voiture pour aller à la danse, au taekwondo, chez une amie, chez un cousin, aux cours d'échecs, de dessin, de solfège. Sont là pour faire le calcul du périmètre, le résumé de L'Odyssée, l'illustration dans le cahier de géographie.

Et puis soudain il/elle ne crie plus pour. Il/elle gueule contre. Contre la mère, contre le père, contre le monde entier. Un jour, le petit qui cherchait le réconfort dans les bras de ses parents se réveille avec la haine. La haine propre à l'adolescence, bien évidemment. Et ce bout de chou, qui ne savait pas faire ses lacets sans votre aide, se met à lever les yeux au ciel quand vous lui parlez. « Genre », « T'y connais quelque chose, mam. Pap laisse tomber, la nouvelle Nintendo Switch, c'est pas pour ton âge. » Ça c'est quand il ne vous appelle pas par votre prénom.

En l'espace de quelques mois, parfois même de quelques semaines, on est passé du gamin énergique au légume qui végète sur le canapé du salon, parce qu'il est trop fatigué. De ne rien faire. Il a pris 10 cm en 9 mois, sa voix a mué, elle a eu ses règles, fait du 85B, a un petit copain, se fait pousser les cheveux, compte ses poils au menton (sans parler des pubiens). Et cette petite fille à couettes, qui adorait faire comme vous, devient votre pire ennemie. Elle va tout faire pour ne plus vous ressembler (même si un jour elle finira par tout faire pour). L'horreur.

Prépuberté, puberté. La crise à son état pur. Les crises à leur état pur. Ça gueule parce que ça n'a pas sommeil et que 1h00 du mat, c'est pas tard ; ça gueule parce que ça a pas froid quand il fait -2° à Faraya et que « ça vaaaaaaaaa si je suis en tee-shirt ». Ça gueule tout le temps en fait. Pour tout et surtout pour rien. Et c'est chiant, mais alors qu'est-ce que c'est chiant. Et déprimant. Déprimant parce qu'on se prend en plein dans la tronche le fait que c'est fini, « notre bébé » n'est plus notre bébé. Parce qu'il/elle commence à mentir, à nous cacher sa vie, ses histoires. Parce que maintenant ils nous échappent. Et ça fait mal. Même si nous aussi, on est passé(e)s par là, ça fait mal de savoir qu'une fois la porte claquée, ils nous « détestent » ! Nous trouvent ringarde même si on a longtemps été la mère la plus cool « de la terre du monde de l'univers ». C'est déprimant qu'au lieu de nous raconter leurs petits bobos, ils nous parlent en monosyllabes, des mots inaudibles qu'on ne comprend pas et ça les exaspère. En fait, tout les exaspère. Et à nous aussi.

On a beau avoir lu tous les bouquins, vu tous les psys du monde, on n'a qu'une envie, c'est de leur en coller une. Sauf que lorsque celui qu'on appelait Fankaloso fait 15 cm de plus que vous, on évite. Même s'il est rentré bourré, qu'il a piqué la voiture, qu'il s'est fait tatouer WTF sur l'avant-bras, un piercing au téton et qu'il écoute Fuck the Police à tue-tête et en boucle pendant qu'il prend sa douche (quand il la prend).

On sait bien que malgré tout, un jour, on entendra au bout du fil, une petite voix qui a oublié qu'il avait mué 15 ans auparavant pour gémir « Allô maman bobo ! ». On sait bien qu'un soir, elle viendra pleurer sur notre épaule et nous (re)demander des conseils en nous disant qu'on avait raison « en fait ». On le sait bien... mais avant ça, ça va être dur, très dur à gérer cette période où il/elle ferme la porte et qu'on ne saura jamais ce qui s'y est passé derrière.

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Bustros Mitri

Piercing sur la langue, anneau aux naseaux, tatouage ,des parties intimes, body art ( on sait ce que art , en appuyant sur le t veut dire en arabe), n'est pas encore la forme préférée des jeunes de chez nous (semble-t-Il) . Traiter son corps comme un objet de dédain, n'est pas encore courant pour exprimer sa haine, et la puissante jouissance qui l'accompagne. Et c'est , cette jouissance que l'on aime à afficher , dans un appel du pied à qui veut la partager , pour crier son desarroi au monde. A chaque génération ses questionnements, ses voies, sa manière de les mettre en corps...

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