La Dernière

Beit al-jabal

Un peu plus
01/04/2017

48 heures. 24 heures même. Quelques heures à tout casser en dehors de Beyrouth. En dehors de la ville. Pas pour longer la côte. Pas pour plonger dans les vagues encore glacées et toujours aussi polluées. Pas pour se dorer les fesses quelque part sur les galets d'une plage encore vierge. Non, quelques heures à peine perché(e) à 1 000 mètres d'altitude. Voir la température fraîchir d'un degré chaque 100 mètres montés. Voir le ciel s'éclaircir et l'air se purifier. Arriver enfin devant cette grande maison de pierre au toit en armid. S'y faufiler pour s'asseoir devant la sobia, car même si on est en avril, 10 degrés, ça fait frisquet.

Et là, les yeux posés sur le mur et la photo en noir et blanc, version Mar Charbel, de l'arrière-grand-père de notre hôte, on réalise combien la maison de montagne de nos propres grands-parents manque cruellement à notre mémoire. Combien les odeurs du gazon jauni et épars manquent à nos narines. Combien le petit son des dés de la tawlé de nos oncles manque à nos oreilles. Que ces parties de trictrac rythmées de déchach et de rebido, même si elles sont jouées dans des cafés ou au cours de quelques-uns de nos déjeuners familiaux qui subsistent, n'ont pas le même parfum. Là, on se souvient de la poussière que laissait sur nos petites mains de gamin(e)s la pierre blanche qui protégeait la maison des chaleurs excessives du mois d'août.

Beit al-jabal, comme on aimait à l'appeler. Cette maison d'été qui accueillait quasiment tout le monde et que bon nombre d'entre nous ont abandonnée. Certains encore ferment les volets de leurs appartements citadins pour aller vers Ehden, Baabdate, Baakline ou Denniyé. Mais ils ne sont plus si nombreux, leurs enfants, et surtout leurs adolescents, râlant de ne pas être proches de leurs potes et de ne pas en avoir dans la région. Moins nombreux parce que les trajets sont devenus insupportables. Moins nombreux à transmettre à ces enfants et adolescents-là l'amour de la terre et des traditions.

De ces maisons, il reste beaucoup de souvenirs tactiles. Le n7ass du plateau de la table bancale où étaient posés rakwé bleue fleurie et chaffet pour boire le café avant de partir à vélo sur les petites routes bordées de aanéyé et où l'eau qui y coulait berçait nos expéditions. Il suffit de marcher un soir de fin mars dans Douma et entendre l'eau se faufiler entre les pierres pour que rejaillissent tous ces souvenirs qu'on croyait enterrés. Il suffit de passer devant un mazar au croisement de deux ruelles pour revoir nos petites prières athées coincées entre deux fleurs en plastique posées aux pieds d'une Vierge éclairée par deux petites ampoules verte et rouge. Et puis rencontrer les voisines se rendant au nabe3 el-may pour remplir de vieilles jarra en terre cuite. Les aider à porter ces gallons qu'on rangerait dans la mouné aux odeurs de thym qu'on avait fait sécher au soleil aux côté de la mloukhiyyé.

Ce que j'aimerais revivre ces moments-là. Passer plus de temps à la montagne, à la day3a. Me promener sur la sé7a. Voir les stands de la fête du village se monter jour après jour. Y revenir pour manger de la tamriyé dans le terrain du basket du nédé, transformé pour l'occasion en marché géant de petites figurines de cristal et de pistolets à eau abou rakhouss. Rentrer faire la sieste au son à la fois doux et exaspérant des ziz. Se lever et enfiler cette abaya ayant appartenu à téta. Boire avec elle une limonade où trempaient des petites boules de kaak, sur la véranda et sa hezzézé. La rejoindre sous la 3ariché en faisant bien attention de ne pas tomber dans le bir en y accédant. S'asseoir ensuite avec elle bi 2oudet el-chété.

Allumer le 2andil rempli de kaz quand l'électricité nous fait faux bond et na2é l'ba2douniss woul na3na3 pour le taboulé du repas du lendemain qui accompagnera les fouérigh. Le lendemain qu'on trouvera trop court parce que le chemin du retour nous prendra 2 heures 30. On ne les comptera pas parce que celles qui comptent, ce sont celles passées là-haut à regarder un vieux film, lové(e)s dans un l7aff blanc matelassé.

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Danielle Sara

C'etait une autre vie ...

Jaber Kamel

Vous voyez là, avec Medea, c'est de la nostalgie , des souvenirs de la maison dans la prairie , mais ça sent bon le na3na3a, le ba2douniss, le za3tar etc...mais ce qui différe des autres récits de genre c'est qu'on sent que travers ses lignes que c'est joyeux, que c'est gai tout simplement .

Puis avoir une tasse de café Medea ? Iza bitt rideh ya3neh.

Soeur Yvette

tres tres beau...c'est les coutumes libanaises...

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