Culture

Danser, c’est aussi s’interroger, comme une star déchue...

Spectacle

Khouloud Yassine a ce regard ébène qui, tourné vers le monde, reçoit la lumière et la renvoie. De cette vision qu'elle porte sur l'humanité, elle offre son corps au public dans une performance particulière, « Heroes »*, pour soulever des questions qui demeurent, pour elle, sans réponses.

24/02/2017

Chorégraphe, danseuse et actrice, Khouloud Yassine est née au Liban de père sénégalais et de mère libanaise. De ses origines africaines, Khouloud Yassine a hérité d'une allure féline, d'un prénom comme une promesse d'avenir (immortalité) et d'un corps au service d'une passion, la danse. Diplômée en arts dramatiques de l'Université libanaise et en spectacle vivant et chorégraphie à l'Université de Saint-Denis, Paris VIII, après avoir été membre fondateur de la compagnie libanaise de danse contemporaine Maqamat Théâtre Dance, elle chorégraphie des solos de danse avec son frère, le percussionniste Khaled Yassine (B Layle Men Azar en 2007, Entre-Temps en 2009 et Entre-Temps 2). En 2012, elle se produit seule avec Solo qu'elle défend durant 2 années consécutives à travers l'Europe. Aujourd'hui sur les planches du théâtre al-Madina, elle offre au public libanais son nouveau spectacle, Heroes.

 

Victoire et chute
Dans un monde surchargé de héros, Khouloud Yassine se pose comme observatrice. Des peuples désœuvrés, une jeunesse en quête d'idéal et des foules en soif d'absolu portent ce regard toujours de bas en haut sur un corps médiatisé, sur un corps image, sur un corps symbole du pouvoir. L'artiste demeure elle-même spectatrice et s'interroge : et si le pouvoir était un gage d'éternité, d'immortalité de l'artiste ? Et si les hommes ou les femmes qui l'obtenaient, l'identifiaient à la vie éternelle ? Le préserver et le défendre, c'est réfuter l'idée de leur mort et que le monde peut leur survivre. Un peu comme des enfants persuadés que le monde leur obéit, la vision de ce pouvoir est une promesse d'éternité.

La thématique de son spectacle s'articule autour d'une représentation de l'esprit. Le héros de nature idéale est surtout une image, il n'est pas une fin en soi, mais un moyen, le moyen d'endoctriner, de subjuguer, d'hypnotiser et d'asseoir son pouvoir. « Je suis partie d'un sujet qui me taraude et me hante depuis le début de ma carrière. Comme si, après toute victoire, il y a forcément une chute. Je remets en question l'emprise de ces icônes en refaisant le même parcours, je joue de mon pouvoir sur le public, je m'élève et je chute, et me pose l'ultime question : qui est-ce qui fait qu'une jeunesse se déchire face à une star de la chanson, pleure quand un acteur disparaît ou s'agenouille face aux dirigeants ? Et arrive le moment où la chute se produit et le corps, maltraité par le passage du temps ou simplement par la perte de pouvoir, perd de son aura. Et ces grands leaders politiques que des millions de personnes ont adulés, porteurs d'une image sacrée, finissent traînés dans la boue. » « Faut-il vraiment, pour démystifier ce pouvoir, être témoin du corps mutilé, dégradé et le voir pourrir pour comprendre que celui-ci peut changer de main ? » se demande encore l'artiste.

 

(Lire aussi : Du parfum des souvenirs des morts, la vie se nourrit...)

 

D'une extrême à l'autre
Avec une mise en scène atypique, elle avoue entraîner le spectateur dans une expérience particulière. « Ce n'est pas une performance facile à réaliser, dit-elle, en esquissant un sourire espiègle, mais j'aime le défi et peut-être un peu la torture. Je n'ai pas de rapport classique avec la salle, mais j'applique un jeu de frontalité dans une forme différente qui change le rapport de forces. » Khouloud Yassine a porté ses recherches sur l'idée de ce rapport au pouvoir à travers le corps comme transmetteur de messages. C'est un spectacle où la différence de niveau entre le spectateur et l'artiste sert la cause. « Je travaille les transitions entre les différentes images, passe d'une présence à une absence, d'un salut fasciste au mouvement de bras d'une actrice qui harangue la foule, d'une extrême à l'autre, je joue la subtilité avec un rapport décalé avec le public. »
Khouloud Yassine tente de comprendre le mécanisme pour arriver à une gestuelle éloquente et avoue miser beaucoup sur l'improvisation. Elle vit le pouvoir, l'utilise et partage sa chute face à un spectateur acteur. Elle est l'idole et la star déchue... sur scène.

*« Heroes, surface of a revolution », de Khouloud Yassine. Ce soir, ainsi que demain samedi 25 et dimanche 26 février, au théâtre al-Madina, Hamra. Billets en vente à la librairie Antoine.

 

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