António de Oliveira Salazar.
Décédé le 7 janvier, Mario Soares, ancien Premier ministre et ancien président socialiste du Portugal, a été largement salué comme «le père de la démocratie portugaise», «artisan engagé de la construction européenne». Opposant à la dictature de Salazar et de son Estado Novo (Nouvel État), exilé en France entre 1970 et 1974, Soares était revenu au pays après la Révolution des œillets (1974) et avait pris alors une part active à la direction du pays et à son intégration dans la Communauté europénne.
Il est utile à cette occasion d'analyser l'histoire du Portugal au XXe siècle, dominée en grande partie par la stature de Salazar, riche d'enseignements pour certains dirigeants actuels.
Après la révolution de 1910 et l'abolition de la monarchie, le Portugal vécut une période d'instabilité chronique, de crise économique et d'anarchie sous la «Première République», marquée par la corruption, les grèves, les attentats et assassinats et les persécutions. De 1910 à 1926, se succèdent huit présidents, quarante-quatre gouvernements et vingt et un coups d'État...
Ancien séminariste, antiroyaliste, brillant élève et professeur d'économie à l'Université de Coimbra, António de Oliveira Salazar est nommé ministre des Finances suite au coup d'État militaire de 1926. Son plan d'austérité ayant été rejeté, il démissionne peu après face au manque de cohésion de l'action gouvernementale. Supplié de revenir, il élude à plusieurs reprises, puis obtient en 1928 des pouvoirs élargis; il rétablit en un an l'équilibre budgétaire et stabilise la monnaie. Malgré les turbulences politiques, il sera l'incontournable ministre des Finances jusqu'en 1932, date à laquelle il est finalement nommé Premier ministre par le président Carmona, poste qu'il cumulera avec les Finances et d'autres ministères jusqu'en 1968.
Catholique austère, sévère et rigoureux, Salazar réforme le Portugal. Anticommuniste et antinazi, mais aussi antidémocrate, il mène une politique étrangère de distanciation à l'égard des grands axes. Appuyant Franco durant la guerre d'Espagne, il réussit à lui imposer la neutralité de la péninsule Ibérique durant la Seconde Guerre mondiale, tout en permettant à la Grande-Bretagne et aux États-Unis d'utiliser les Açores comme base intermédiaire pour la reconquête de l'Afrique du Nord et de l'Europe, et la victoire sur le nazisme. Après la guerre, le Portugal bénéficie du plan Marshall et intègre l'OTAN, puis adhère au fur et à mesure aux divers accords économiques européens. Sur le plan intérieur, Salazar restera traumatisé par l'expérience chaotique de la «Première République»; autoritaire, il impose à l'Église de se tenir loin de la politique et refuse d'établir un régime parlementaire, réprime les libertés et s'oppose farouchement à la décolonisation (malgré la longue guerre coloniale en Afrique). Une hémorragie cérébrale en 1968 et la mort en 1970 achèveront le règne de celui dont même les opposants reconnaissent la probité et la clarté d'esprit, et qui pourtant n'avait jamais prévu d'alternance ni préparé sa succession.
Son collaborateur et successeur, Caetano, perpétuera le régime de l'Estado Novo jusqu'à son renversement par la Révolution des œillets (1974). Depuis, le Portugal s'est doté d'un régime parlementaire, a abandonné ses colonies et intégré la Communauté européenne et la zone Euro sous la direction alternée du Parti socialiste et du Parti social-démocrate.
L'expérience Salazar nous amène à méditer sur l'usure inévitable du pouvoir. Malgré ses qualités intrinsèques d'homme d'État, Salazar s'est radicalisé au fur et à mesure, pour s'isoler au plan interne; travailleur acharné, aveuglé par son succès, il est incapable d'imaginer une alternative à son pouvoir et traînera à jamais l'infamant qualificatif de dictateur. Avant lui, le Portugal était en faillite sur tous les plans; on lui reconnaîtra le mérite de l'avoir stabilisé et d'avoir habilement manœuvré pour le mettre à l'écart des perturbations européennes durant les années 1930-1940. Il aurait pu par la suite autoriser une ouverture politique et civique graduelle qui aurait réellement parachevé son œuvre nationale. La Révolution des œillets s'en chargera en permettant à la génération qui, élevée dans la stabilité, l'ordre rigoureux et le sens de l'État des années Salazar, ne connaissant rien de l'anarchie qui avait précédé, aspirait à plus de justice sociale et à la démocratie.
Nombre de dirigeants actuels (et les Libanais d'entre eux en premier lieu) gagneraient à méditer sur la postérité du Salazar absolutiste, le gouvernant indéboulonnable, l'antidémocrate. Ce Salazar ne renonçant pas à son pouvoir, imbu de son éternité et finalement vaincu par l'irrémédiable passage de l'âge et du temps... Nos «hommes providentiels» et leurs partis pensent-ils à préparer l'alternance, à entrevoir leur succession (en dehors de la règle dynastique) ?
À l'opposé, le Salazar vertueux, le réformiste sans compromis, l'habile tacticien peut être une source d'inspiration pour tout dirigeant, tout politique, en particulier en nos temps troublés. Séparer le politique du religieux, quoi de plus actuel, au Liban d'abord, mais aussi dans le monde? Gagner son combat contre la corruption, réguler l'économie, quoi de plus actuel au Liban bien sûr, mais aussi ailleurs? Garder sa neutralité pour survivre quand tout autour la guerre fait rage, quoi de plus actuel, au Liban encore (parlerons-nous de «distanciation»)?
Ce Salazar grand serviteur de l'État nous rappelle un Fouad Chéhab; mais, au contraire de Salazar, Chéhab refusa de s'accrocher au pouvoir, laissant à ses héritiers politiques la tâche de continuer son œuvre réformatrice, au risque de la voir perdue.

