Avec « A + E », une œuvre d’envergure entièrement réalisée par Christoff Baron.
L'ESA. Pourquoi le choix de ce lieu ?
C'était imprévu. J'étais venu en résidence l'an dernier pour la galerie Aïda Cherfan. Cette fois, je venais initialement au Salon du livre francophone de Beyrouth pour présenter un roman policier, Silver Rose, et une bande dessinée, La Vie sauvage des animals. Lorsque Stéphane Attali, directeur de l'ESA, m'a proposé de prolonger mon séjour pour peindre – et je l'en remercie grandement d'ailleurs –, le thème d'Adam et Ève s'est vite imposé à moi. D'une part, parce que mon travail s'oriente de plus en plus vers le sacré, et les proportions de l'ancien consulat de France permettaient de créer une œuvre d'envergure, quasiment à l'échelle du retable réalisé l'an dernier pour l'église Saint-Grégoire de Ribeauvillé. D'autre part, parce que le campus s'orne d'une nature luxuriante avec ses palmiers, ce qui évoque immédiatement l'Éden dans l'imaginaire occidental qui est le mien. Cette création ne pouvait se faire qu'au Liban, car je sens chez les Libanais comme une volonté farouche de reconstruire un espace d'harmonie autrefois perdu. Dans cette création, j'ai ajouté la mer qui n'est pas représentative du jardin d'Éden, mais qui est ma vision personnelle de ce paradis.
« A + E. » Pourquoi le choix de ce titre ? Et du thème ?
D'abord parce que je voulais qu'Adam et Ève soient le centre de cette tragédie humaine qu'est la création. Mais aussi parce que j'ai trouvé sur une des planches sur lesquelles je travaillais l'initiale « A » qui s'est formée à l'endroit où un ouvrier a arrêté sa meuleuse. Cela a immédiatement évoqué pour moi le « + E »
comme ces adolescents qui gravent leurs noms sur les arbres. Ceci n'est pas une relecture de la Bible. Mais à partir de ces treize planches qui représentent, notamment, la création d'Adam et Ève, de la tentation, de leur renvoi, de Caïn et Abel, en plus d'une planche que j'ai ajoutée et qui est la mort d'Ève, je voulais certes parler du paradis perdu, de cet Éden chimérique à reconquérir sans cesse. Je voulais aussi décrire cette tentative obstinée de le recréer coûte que coûte, mais plus que tout, je voulais évoquer la déception d'un père qui est Dieu (et que je représente jeune et barbu) et sa tristesse face à la souffrance de l'homme, semblable à celle de parents impuissants devant leurs enfants déviants.
Les palettes. Pourquoi le choix de ce matériau ?
J'emploie toujours dans mon travail les palettes, les madriers et les planches d'échafaudage. Parce que j'ai toujours un désir de magnifier l'œuvre des anonymes qui sont les ouvriers tout en magnifiant ces palettes, déchets de notre consommation usuelle et support d'un travail qu'on ne voit jamais, ainsi que ces planches d'échafaudage qui servent à construire nos maisons, notre bien suprême. Ce matériau recèle par ailleurs le contraste entre la création humble et modeste et celle artistique plus visible et plus noble. C'est un travail de création qui imite le travail de Création avec un grand C.
Les personnages. Pourquoi le choix de ces profils ?
Ce sont des dessins que j'ai conçus moi-même. Ce ne sont pas des figures bibliques traditionnelles représentatives car c'est mon Éden à moi, et leur type est plutôt occidental. Elles sont forcément iconographiques parce qu'elles sont peintes sur du bois et mes sujets sont de plus en plus axés sur le sacré. Je travaille à la manière des vitraux, bien qu'il n'y ait pas de transparence, car à mon avis, le vitrail est cet assemblage maladroit de couleurs désassorties, de vitres cassées et colorées et qui, restructurées ensemble, ont besoin de la lumière pour retrouver leur harmonie. En ponçant le bois, en le lissant et en le colorant à nouveau, je crée des contrastes, encore une fois à la manière des vitraux.
Livres, dessins et peinture. Un choix entre les deux ?
Lorsque je fais des pauses peinture, j'écris. Je ne fais pas de choix. Tout est une question de création. C'est ce que j'aime le plus.
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