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Silence, un studio de design vertical s’immerge dans la ville

Interactivité

Des étudiants en 3e et 4e année du département d'architecture et de design de la faculté d'ingénierie et d'architecture de l'Université américaine de Beyrouth (AUB) explorent de nouvelles approches en design qui encouragent la réflexion latérale et l'expérimentation.

06/01/2017

Bois des Pins de Beyrouth, place Gefinor, pont piéton de Nahr el-Mott, rez-de-chaussée abandonné de l'immeuble Arida à Sanayeh... Autant de sites où des installations à l'échelle humaine et des happenings ont interpellé les passants. Les auteurs sont des étudiants de l'AUB, leur cadre de travail étant un studio de design, initié et dirigé par l'architecte Rana Haddad, qui a à son actif une longue expérience dans ce domaine. « L'échelle 1/1 et l'interactivité avec la ville apportent beaucoup aux étudiants. Quand ces derniers sont en face de leur feuille, ils imaginent un client fictif. Or c'est tout à fait différent quand ils se heurtent à la réalité. Ils ont un site dans la ville auquel ils doivent répondre, un besoin social face auquel ils doivent réagir, un message important qu'ils doivent transmettre à leur ville et à leurs citoyens », assure cette enseignante.
Le studio réunit les étudiants en troisième et quatrième année d'architecture, d'où l'appellation studio de design vertical, ce qui, selon Rana Haddad, motive les étudiants. Par conséquent, le niveau de travail devient beaucoup plus élevé. Divisés en groupe de cinq, les jeunes se retrouvent deux fois par semaine, au second semestre. C'est un travail de laboratoire, scientifique et pragmatique, qui exige tout d'abord l'observation de la ville. En parallèle, les étudiants effectuent des lectures philosophiques, sociologiques, anthropologiques ou même de pièces de théâtre. « Il y a un éveil qui doit se faire pour aborder la ville, sinon on passe à côté. Et mon but est de ne plus passer à côté. On doit avoir les pieds bien ancrés et s'engager », insiste Rana Haddad. Chaque équipe étudie alors un site. « Quand on aborde le site avec ses difficultés, on s'attend à ce que nos étudiants y soient absorbés. Il faut qu'ils se perdent pour y arriver ! Ce sont des situations critiques où il faut savoir quand tendre la main, estime-t-elle. Je les incite toujours à faire mieux et à mieux échouer aussi, ce qui est très positif à mon avis, afin de réussir. »

Des interventions en dialogue avec les sites
Dans sa dernière édition, prodiguée également par l'architecte Joanne Hayek, le studio a abordé le thème de la pollution sonore, en collaboration avec l'initiative « Sawt wa Samt ». Ce thème a constitué « l'un des plus grands défis de nos ateliers : comment adresser, en architecture, le son qui normalement n'est pas tangible », confie Rana Haddad. Le but du projet a été de déclencher le dialogue au sujet du paysage sonore à Beyrouth et de son effet sur le bien-être des citoyens. Les interventions tentent aussi de sensibiliser les gens à ce qui se passe dans leur ville, à leurs droits, mais aussi à la possibilité de les réclamer.
Du thème de la pollution sonore ont découlé des sous-thèmes, relatifs aux différents bruits de la ville. Chaque installation dépend du contexte du site choisi, de la communauté qui y vit ou qui l'utilise.
Pour leur projet Tachwiche (Interférence), un groupe d'étudiants a investi deux sites de Horch Beyrouth. Dans l'une des interventions, « Radio silence », une balançoire à bascule traverse la grille fermée qui sépare les deux parties du bois : d'un côté, celle qui accueille une aire de jeux et, de l'autre, celle qui est ouverte au grand public, les samedis. « Cette balançoire a différentes implications : non seulement elle invite les gens des deux parties à communiquer, mais aussi elle leur montre qu'ils dépendent les uns des autres », explique Karen Madi, une étudiante qui a travaillé sur ce projet. Sur le site le plus élevé du bois, la seconde installation, « Guard-band », consiste en une balançoire à bascule rotative. Elle permet d'avoir une vue sur les quartiers entourant le bois, à passer aussi du silence, procuré par la ceinture formée par les arbres, au bruit de la ville et vice versa.
Dans le cadre de son intervention, « Sma3 la farjik » (Écoute, que je te montre), un autre groupe d'étudiants a installé 22 boîtes sur le pont piéton inachevé de Nahr el-Mott. Il y soulève non seulement le problème de la pollution sonore, mais aussi celui du système bureaucratique. « Les passants se plaignent sans agir d'une façon solidaire, ne se rendant pas compte qu'ils sont nombreux à avoir le même souci et qu'à plusieurs ils peuvent agir », note Rana Haddad. « On a voulu inviter les passants pressés à faire une petite pause, d'une façon différente, lorsqu'ils introduisent la tête à l'intérieur de chaque boîte », explique Rasha Doghman, qui a participé au projet. Ainsi, dans une boîte, un miroir reflète le ciel, dans une autre, un message les invite à s'évader du bruit ou des plaintes. Pour sa camarade, Léa Ramadan, « cela donne aussi de l'espoir aux gens et les pousse à réfléchir d'une façon différente ».
Sur la place Gefinor, un groupe d'étudiants a fait construire une rampe qui s'élève vers un espace intermédiaire entre deux arbres. Intermédiaire aussi entre le bruit de la ville et le calme de ces arbres qui jouent le rôle d'isolant. « In between » explore cette zone tampon. « On voulait souligner que cette place pourrait avoir une autre vie quand il y a un élément qui y est inséré pour les passants. Ceux-ci ont réagi et posé des questions avant même de l'expérimenter. Ils sont ensuite montés dessus, y ont fait une petite pause, etc. », se rappelle Ibrahim Kombarji qui a fait partie du groupe In between.
Enfin, l'équipe du projet « Tazahor Mashrou' » a choisi à Sanayeh un rez-de-chaussée abandonné dans l'immeuble Arida, appartenant à l'architecture moderne, bâti dans les années cinquante. Les étudiants y ont organisé des happenings hebdomadaires, inspirés des incidents rencontrés sur le moment, le site étant une zone délicate. Ce groupe a abordé plutôt le bruit sociopolitique.
« Ce que les étudiants apprennent dans la ville, ils ne l'apprendront jamais sur le papier. L'apprentissage est au-delà de tout ce qu'on imagine », assure Rana Haddad. L'initiation se fait ainsi durant le processus, elle commence du moment où les étudiants visitent le site pour la première fois et se rendent compte des réalités qui sont parfois choquantes pour eux. Lors du studio, ils mettent la main à la pâte, construisent, découvrent les matériaux, leurs propriétés, les limites de la production et du design, les contraintes financières ou les concessions à faire. Selon l'architecte, « les étudiants qui réalisent ces installations en ville deviennent plus matures et cela se ressent l'année d'après ».

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