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Le monde en 2016

Au Moyen-Orient, la saison 2 de « Game of Thrones »

Rétro 2016

Russes et Iraniens sont les grands gagnants de l'année 2016. Mais l'arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2017 peut encore changer toute la donne.

06/01/2017

Le Moyen-Orient en 2016... La trame du récit est la même qu'en 2015 : le relatif retrait américain de la région laisse un vide que plusieurs puissances cherchent à combler. La Russie, la Turquie, l'Iran, l'Arabie saoudite et, dans une moindre mesure, l'Égypte se disputent l'hégémonie régionale tout en acceptant de coopérer occasionnellement afin de délimiter et de défendre leurs zones d'influence respectives.

À cette lutte de puissance, se superposent plusieurs autres problématiques impliquant des régimes à l'agonie ou des acteurs paraétatiques ayant profité du chaos régional pour jouer leur propre carte et pour impacter le rapport de force entre les différents États. Autrement dit, les petits compliquent ou avantagent le jeu des plus grands selon qu'ils entretiennent un rapport d'allégeance ou d'indépendance vis-à-vis de ces derniers.

La recomposition régionale, comparable avec ce qu'avait vécu le Moyen-Orient après l'effondrement de l'Empire ottoman, doit donc se lire à plusieurs niveaux, dont chacun est imbriqué dans l'autre. La toile d'araignée est d'autant plus complexe et difficile à démêler que certains fils sont liés à des considérations historiques ayant profondément marqué les consciences collectives. Les récits mythifiés de l'histoire alimentent de ce fait les problématiques politiques actuelles au nom de la revanche des vaincus sur les vainqueurs. Turcs, Russes, Iraniens, Kurdes, État islamique (EI) et autres mouvements jihadistes sunnites ou chiites veulent tous prendre leur revanche sur l'histoire. Ce qui les amène naturellement à être en conflit direct ou indirect les uns avec les autres.

Personne n'a, pour l'instant, pris un avantage décisif dans ce grand échiquier. Pour une raison très simple : aucun acteur, y compris les États-Unis et les Européens, n'a une stratégie viable sur le long terme. Les meilleurs réalisent sans doute de jolis coups, mais n'ont aucune garantie de pouvoir récupérer leurs billes au moment voulu. Les autres s'affaiblissent au fur et à mesure que les conflits s'éternisent et ne semblent pas disposer des ressources suffisantes pour changer les choses.
La situation reste donc extrêmement instable et il est trop tôt pour tirer des conclusions définitives. Mais au moment de faire le bilan de l'année, un constat-évidence se dégage : il y a clairement eu des gagnants et des perdants au Moyen-Orient en 2016.

 

(Lire aussi : Alep 2016 : l’année du calvaire)

 

Ce que risque Moscou
Moscou est le grand gagnant de l'année 2016. L'intervention militaire russe en septembre 2015 a profondément modifié la donne en Syrie. Les Russes ont, en très peu de temps, atteint une grande partie de leurs objectifs tout en évitant l'embourbement et en simulant un retrait en mars dernier : contrôle de la Syrie utile, reprise du leadership diplomatique, renforcement de leur présence militaire en Méditerranée, retour en grande pompe sur la scène internationale. Surtout, ils y sont parvenus sans pour autant rentrer en conflit direct avec les autres puissances régionales. Ils travaillent avec les Iraniens. Ils se sont réconciliés avec les Turcs. Ils entretiennent d'excellentes relations avec l'Égypte du maréchal Sissi. Et ils continuent de parler aux Saoudiens, malgré leurs nombreux différends. Les Russes sont (re)devenus une grande puissance au M-O en 2016, renouant en partie avec leur rôle historique de protecteur des chrétiens d'Orient.

Mais ces victoires, ils les doivent avant tout au renoncement des Occidentaux, en premier lieu des Américains, qui ont décidé de leur laisser le champ libre tout en critiquant violemment la politique de Moscou en Syrie. Le plus dur reste à venir pour les Russes. Leurs gains militaires ne valent rien s'ils ne parviennent pas à les convertir en gain politique. Vladimir Poutine le sait et cherche depuis la reprise d'Alep à accélérer le processus de paix, dans un nouveau format où il tient le rôle principal et où les Américains sont exclus. C'est à l'aune de sa capacité à gagner la paix que sera jugée son aventure syrienne. Il devra prouver pour cela sa volonté et son aptitude à faire pression sur Bachar el-Assad et à convaincre les Iraniens, les Turcs, l'opposition syrienne puis, dans un second temps, les Américains, les Européens et les Arabes de signer sa paix. Ce qui n'est pas une mince affaire, surtout après l'épisode d'Alep. Sinon, il risque un enlisement durable dans un pays en ruine et transformé en véritable laboratoire de radicalisation. En grande partie par sa faute...

 

(Dossier spécial : Le monde en 2016)

 

Téhéran face aux défis
Les Iraniens continuent d'étendre leurs tentacules dans toute la région, renforçant leur position année après année. Ils sont le seul pays à pouvoir se targuer de jouer un rôle majeur à la fois en Syrie et en Irak. Ils sont les seuls à avoir activement participé – de manière directe ou indirecte – aux batailles d'Alep et de Mossoul. Par le biais des milices qui lui sont vassalisées, Téhéran réussi à s'immiscer dans les affaires intérieures de plusieurs pays arabes, dont le Liban, la Syrie, l'Irak et, dans une moindre mesure, le Yémen. Les milices sont flexibles et mobiles, et peuvent passer d'un front à l'autre sans se soucier des problèmes de légitimité et de légalité. Plus d'un an après l'accord nucléaire entre l'Iran et les 5+1 (Chine, USA, France, Grande-Bretagne, Russie, Allemagne), les mollahs ont pour l'instant réussi leur pari : ils ont réintégré le concert des nations – même si leurs relations restent tendues avec les Américains – sans avoir revu à la baisse leurs ambitions régionales.

Malgré les fortes divisions sur la scène interne, la majorité des Iraniens soutiennent la politique extérieure des pasdaran, présentée comme une nécessité pour la sécurité du pays. En 2017, l'Iran sera toutefois confronté à plusieurs défis : son élection présidentielle qui va raviver la bataille entre les modérés et les conservateurs ; la délicate cogestion de la Syrie avec la Russie ; l'arrivée au pouvoir de Donald Trump, qui veut remettre en question l'accord nucléaire, et la sauvegarde de l'unité irakienne. À long terme, sa problématique est toujours la même : comment la République islamique peut-elle s'imposer dans une région arabe et majoritairement sunnite sans passer pour une force d'occupation ?

 

(Lire aussi : Le rêve/cauchemar de Poutine)

 

Un pion nommé Assad
La Syrie n'existe plus. Le territoire est morcelé. La population est divisée. Le pouvoir est éclaté. Mais Bachar el-Assad est encore là. Et il ne peut plus perdre cette guerre. Les victoires militaires, à Palmyre comme à Alep, ne sont pas les siennes, mais il se les approprie sans aucun problème. Le président syrien est devenu un pion. Mais un pion utile, nécessaire à la survie du régime, qui peut jouer sur les rivalités de ceux qui s'en servent. Le président syrien n'a jamais été prêt à engager de véritables réformes politiques tout au long du conflit, même lorsqu'il était au plus mal. Il serait très naïf de penser qu'il sera prêt à le faire maintenant qu'il est de nouveau en position de force.

L'objectif du raïs est toujours le même : survivre et, pour cela, reprendre le contrôle de tout le territoire. La seule question est de savoir si les Russes et les Iraniens accepteront ad vitam aeternam de suivre sa logique mortifère. Ou si, au contraire, ils décideront, au moment où ils le jugent le plus opportun, de lui expliquer que la fête est finie.

 

L'hubris d'Erdogan, le déclin des sunnites
La Turquie est le pays qui aura le plus perdu de son influence dans la région ces dernières années. En grande partie à cause des incohérences de sa politique étrangère. En 2016, la Turquie a revu ses priorités en décidant de se réconcilier avec la Russie et de privilégier la « lutte contre le terrorisme » – c'est-à-dire contre le parti des travailleurs du Kurdistan et ses filiales, et l'État islamique (EI) – au soutien de la rébellion armée contre Bachar el-Assad.

La Turquie a vécu une année 2016 extrêmement mouvementée entre le coup d'État manqué attribué par les autorités turques aux gülenistes, les purges en représailles qui ont considérablement affecté le pays, l'intervention dans le nord de la Syrie, les nombreux attentats dont elle a été la victime et les saillies incontrôlées de son président Erdogan. Ankara a réussi à stopper la formation d'une unité territoriale kurde dans le Nord syrien. C'était sa priorité, mais cela l'a obligé à abandonner Alep aux Russes et aux Iraniens. Recep Tayyip Erdogan est plus néo-ottoman que jamais, mais la Turquie a été mise à l'écart de sa zone d'influence traditionnelle à Alep comme à Mossoul. Le sultan est déterminé à prouver sa force et est prêt pour cela à jouer avec le feu : en critiquant ses alliés de l'Otan, dont il dépend très largement, pour utiliser l'antiaméricanisme à des fins de politique intérieure. Et en se rapprochant de la Russie, qui entretient pourtant des relations très tendue avec l'Otan et avec qui Ankara a encore de nombreux différends stratégiques.

Le comportement de la Turquie est devenu véritablement imprévisible en 2016. Mais cette agitation extérieure, qui vise aussi à détourner les regards occidentaux de ce qui se passe à l'intérieur, est surtout le reflet du profond affaiblissement de l'État turc. Conséquence directe de l'hubris de son président.
L'Arabie saoudite poursuit son déclin sur la scène moyen-orientale. Son aventure yéménite est un demi-fiasco qui la paralyse. Son obsession de l'encerclement iranien l'isole par rapport au reste du monde arabe. Le royaume wahhabite a perdu de sa superbe et de son pouvoir d'influence en Irak, en Syrie – où les forces rebelles qu'il soutient ne peuvent plus gagner – et, dans une moindre mesure, au Liban. Ses relations avec l'Égypte du maréchal Sissi se sont largement dégradées au cours de l'année 2016 après que celui-ci se fut rapproché de Moscou et de Damas. Le déclin saoudien illustre avant tout celui des Arabes sunnites, grands perdants des évolutions régionales et pointés du doigt par une partie des opinions publiques occidentales pour leur responsabilité présumée dans la diffusion des courants salafistes et jihadistes.

 

(Lire aussi : Spéculations sur des tensions entre Russes et Iraniens en Syrie...)

 

Attendre Trump
Rien ne permet d'être optimiste concernant l'avenir à court et moyen terme du Moyen-Orient.
Les conflits irakien, syrien, yéménite, israélo-palestinien et dans une moindre mesure libyen ont au moins une chose commune en 2016 : aucune solution politique durable, qui serait forcément inclusive n'a pour l'instant été amorcée. La reconquête des territoires aux mains de l'EI s'est faite au prix de la destruction des villes et des patrimoines, et du déplacement des populations. L'organisation jihadiste a perdu beaucoup sur le court terme mais a gagné encore plus sur le long terme : toutes les conditions sont déjà réunies aujourd'hui pour qu'elle, ou une organisation similaire, réapparaisse très rapidement dans la région.
Tous les acteurs attendent désormais l'arrivée au pouvoir du président élu Donald Trump qui pourrait, s'il le souhaite, changer complètement la donne. Il a d'ores et déjà promis un soutien inconditionnel à l'État israélien et a nommé comme ambassadeur américain en Israël David Friedman, un partisan de la colonisation. Cette même colonisation que le secrétaire d'État américain John Kerry a pointé du doigt comme un obstacle à la paix dans les derniers jours de son mandat.

En Syrie, M. Trump a mis en avant sa volonté de coopérer avec les Russes tout en critiquant violemment les actions des Iraniens. Comment pourra-t-il surmonter cette contradiction ? Quelles relations va-t-il entretenir avec les pays du Golfe ? Et avec la Turquie ? Comment tous ces leaders qui privilégient l'usage de la force au respect du droit vont-ils pouvoir gérer les crises régionales ? La réponse au prochain épisode.

 

 

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