Vérité du dicton libanais : mon cœur est « sur » mon frère et le cœur de mon frère « sur » la pierre. C'est que le cœur trop tendre fait hélas ! très souvent, les tyrans. Aujourd'hui, on le constate avec les « enfants rois » qui, à force d'être adorés, deviennent vite, pour tous, de vraies calamités. Mais déjà la longue lignée des filles « sacrifiées » avait expérimenté les dangers de l'amour excessif.
Elles se sont mariées avec un homme qu'elles n'aimaient pas pour permettre à leur frère d'épouser la femme qu'il aimait ; ou elles ne se sont pas mariées pour travailler à de petits métiers et permettre à leur frère d'étudier et de se lancer dans une brillante carrière ; elles ont fait des économies de bouts de chandelles pour que leur frère brûle la chandelle par les deux bouts ; elles n'ont pas eu de maison à elles et ont servi chez leur mère puis leur belle-sœur pour que leur frère se décharge de tout devoir filial et bénéficie d'une servante sans gages ; elles ont pleuré, vieilli, expiré dans l'indifférence générale. On leur a appris à broder leur âme aussi délicatement que leur napperon et c'est comme un vieux chiffon que les a traitées le petit dieu du logis. Elles lui trouvaient mille excuses et s'accusaient, elles, de mille défauts justifiant leur peine. Et ainsi le cœur de leur frère devenait plus dur que pierre et sa langue plus acérée que le serpent qui s'y cachait. Le sacrifice même pesait et, d'abord, y avait-il sacrifice ?
répétait le petit potentat à qui voulait l'entendre. N'étaient-elles pas trop laides, trop godiches pour intéresser seulement un homme ! Elles devenaient une présence encombrante, une bouche de trop à nourrir, une servante qui manquait de style parce qu'on ne pouvait lui mettre un tablier de soubrette. Qu'avaient-elles aussi à se plier ainsi en deux devant ses invités ? Ils finiraient par croire qu'il était un tyran domestique ! Elles embêtaient avec leurs dévotions et leur kyrielle de bénédictions. On avait besoin de se sentir homme qui n'usait que de ses forces pour triompher et dieu lare qui répandait ses grâces sur son foyer. Elles agaçaient avec leurs continuelles inquiétudes et leurs sempiternelles recommandations. Que ne ressemblaient-elles aux oiseaux des cieux qui ne pensent ni au lendemain ni à leur frère, l'oiseau occupant le nid !
Il arrive qu'on en retrouve certaines au fond d'un étang avec, dans les poches, toutes les pierres qui avaient servi à les lapider, jour après jour, et dans leur médaillon, tout contre leur cœur, l'image de leur frère chéri.

