« Mercantile, individualiste et irresponsable », telle est la définition du Libanais, a constaté d'emblée Antoine Hayek. Travaillant dans l'éducation depuis 45 ans, ce sociologue de formation explique : « Chez le Libanais, tout peut s'arrêter à son propre intérêt. Individualiste, il tient à ce que « sa » maison, « sa » voiture soient propres et tant pis s'il jette ses ordures par la fenêtre ! Nous n'avons malheureusement jamais ressenti le sentiment d'appartenir à un État. » Également anthropologue religieux, il souligne : « Je ne veux pas incriminer les 18 confessions au Liban, mais nous avons toujours appartenu à une confession et encore ! Et ce qui est malheureux, c'est notre prétention : nous pensons savoir tout sur "tout". Mais nous savons "tout" en tant qu'individualiste, irresponsable et prétentieux. » Des adjectifs qui nous collent malheureusement à la peau. Ainsi, que faire pour former les nouvelles générations à être de meilleurs citoyens ? À la tête, depuis 1993, de l'Athénée de Beyrouth, établissement scolaire où l'excellence de la formation est synonyme de la réussite pour tous, M. Hayek prône l'éducation à la citoyenneté comme meilleure arme pour sortir du marasme ambiant.
L'excellence est un travail collectif
« L'idée la plus importante à laquelle nous devons être attachés est celle de la nation que nous voulons pour nous et nos enfants. » Cette identité fait malheureusement défaut, selon M. Hayek, parce que les valeurs seules ne suffisent pas. Il faut aussi des normes pour réglementer un pays. « On ne peut pas parler d'honnêteté et ensuite mentir ; on ne peut pas parler d'amour du pays et détourner des fonds ; on ne peut pas prôner l'identité nationale et refuser toute approche participative à la vie de la communauté. Ces valeurs doivent être matérialisées par des normes et si ces normes ne sont pas respectées, personne ne se sentira impliqué. » C'est ce qui entrave, par exemple, l'application du code de la route, de la loi antitabac dans les endroits publics... « On a beau imposer des lois, rien ne sera vraiment appliqué que si ce n'est vécu de l'intérieur. Et l'intérieur c'est l'intérêt collectif ! » explique M. Hayek.
Comment inculquer cet esprit aux jeunes générations? À travers le travail d'équipe, dès l'école ; à travers la culture d'ouverture, la sensibilisation aux valeurs de la propreté, de l'engagement social, de la solidarité pour arriver tous ensemble. « L'excellence n'est pas le travail d'un individu. À l'échelle nationale, le travail d'équipe c'est oublier ses différences qu'elles soient confessionnelles, politiques, sociales... pour réfléchir dans une seule direction, celle de l'intérêt national. »
Et de souligner: « Malgré moult signes négatifs, il ne faut pas sombrer dans le pessimisme. Il faut être réaliste, diagnostiquer les points faibles pour tenter de les résoudre, mais ne pas non plus être d'un optimisme béat et apathique. »
Dans tout échange, il y a changement
Le Liban a vécu ces dernières années plusieurs épreuves. La guerre a certes pris fin, mais notre espoir semble s'être éteint aussi. Quand on est sous les bombes, on espère que la paix apportera des lendemains meilleurs, mais une fois la trêve établie on se rend compte de l'apparition d'autres crises. De la présidentielle à la crise des déchets, de la situation socio-économique difficile à la tension sécuritaire... « Nous vivons une névrose obsessionnelle collective à l'échelle du pays. Nous percevons cette névrose partout, jusque sur les routes où les conducteurs s'arrachent un espace qu'ils considèrent vital », raconte-t-il. Parler de citoyenneté dans une ambiance pareille devient un enjeu difficile, mais c'est plus que jamais une nécessité.
Il faut donner aux futurs citoyens que sont les élèves le choix entre reproduire le même schéma dans lequel nous pataugeons et un modèle basé sur une ouverture d'esprit. Une ouverture qui nous permet d'« échanger », or dans tout « échange » il y a « changement ».
« Et c'est ainsi qu'en écoutant nos jeunes, en discutant, en échangeant, en pensant ensemble à un avenir meilleur que nous pouvons changer la donne et réaliser le vrai vivre-ensemble. Arrêtons de critiquer et passons à l'action ! C'est le sort de toute une nouvelle génération qui en dépend », lance M. Hayek. Une génération qu'il surnomme « génération-bouton », en comparaison avec celle du livre. Et un conseil aux parents : arrêtons d'inverser les rôles avec nos enfants, cessons de nous plier à leurs exigences quotidiennes, à leurs caprices et à leurs lubies pour compenser le peu de temps que nous passons avec eux ! Enseignons-leur tantôt le pardon, tantôt l'interdit, la norme à appliquer. L'enfant-roi que nous éduquons avec laxisme se révélera être plus tard un grand égoïste. Éduquons-les aux vraies valeurs, à la vraie vie, car comme le dit Jacques Brel : « Il ne s'agit pas de réussir dans la vie, il s'agit de réussir "sa" vie. »


This is a great article. Mr Hayek says in simple terms and with great clarity what we all know to be true. As an educator, he really deserves credit for his vision and the solution he presents. Ms Charabati relays this extremely well. I hope the message is heard, and that we extend the education not only to children, but to all our population. Congratulations to both the writer of the article and the educator.
12 h 21, le 08 décembre 2016