Tu nous as quittés à petits pas. Tu t'éteignais en silence, sans jamais te plaindre, jour après jour, sur ton lit d'hôpital, puis par la suite dans ta chambre feutrée ou tu rendis ton dernier soupir.
Nous suivions l'un après l'autre, tes quatre enfants et petits-enfants, tes yeux, ton regard inquisiteur, intelligent, qui en disait long sans rien nous dire.
Ta souffrance physique, au quotidien, ne t'a jamais empêché de penser et de t'occuper de la femme de ta vie, maman, que tu allais quitter après 68 ans de vie commune.
Tu as décidé les trois derniers mois de ton existence de mettre fin à ton parcours de titan : serait-ce de la résignation ? La lassitude ?
Toi seul pouvais nous donner la réponse, mais tu refusais de le faire, par discrétion.
Tu nous as tant chéris nous tous, tu nous bichonnais, un par un, à toutes les occasions. Nos problèmes et bobos devenaient les tiens; ta générosité sans limites nous comblait ainsi que les tiens qui t'entouraient.
La noblesse d'âme que tu portais en toi naturellement t'as mené très loin.
Ton parcours, tu l'avais conçu et tracé toi-même, depuis ton enfance quand, à l'âge de 9 ans, tu perdais ta maman. Dès lors, tu avais décidé de combler ce vide affectif, qui t'a tant marqué, par une ambition sans précédent.
Entre les deux guerres mondiales, tu quittais le Liban avec ton père et tes frères pour t'installer à l'étranger et établir ton premier commerce. Ton ambition démesurée te mena à l'instauration d'une industrie florissante.
Maman à tes côtés te soutenait à chaque étape de ta vie. Elle devenait ton soutien absolu.
Le fruit de ton labeur, tu avais décidé de le partager avec les plus démunis ; tu l'as mis jour après jour au profit de projets humanitaires, de la politique de réconciliation nationale du Liban, de la lutte contre le fanatisme religieux qui rongeait ton pays. De la France, ton pays d'adoption, où tu t'installais, tu entreprenais de grands projets pour l'avenir.
Assoiffé de culture et de savoir, ta vie trépidante d'homme d'affaires ne t'empêchait pas de passer des soirées entières à lire, à apprendre des langues étrangères faisant de ton domicile un lieu de rencontres d'hommes de lettres, de journalistes et d'artistes peintres.
Le goût de l'art et de l'esthétique, tu l'acquis sur le tas, naturellement, de par tes voyages et ta curiosité artistique, faisant de tes domaines à Paris autant qu'à Beyrouth des lieux exquis...
Épicurien, généreux sans compter, tu jonglais entre plusieurs époques et générations : près d'un siècle d'expériences multiples dont tu faisais profiter les jeunes et les moins jeunes.
La politique et ses méandres formaient ton point faible ; tu observais, analysais sans failles mais refusais de t'y mêler.
Élégant, digne, tu t'es retiré pour mourir comme le font les aigles.
Adieu père, adieu grand-père, adieu colosse...
Tes enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants pour toujours.
Najat KASSIR


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