Le 13 septembre 2015 et comme chaque année à la même date nous déjeunions ensemble pour fêter notre cher Dudul, le bon vivant. Cet événement était particulièrement émouvant et teinté de tristesse, car notre ami n'était plus le même. Rongé par la maladie, la souffrance et la déprime, venant directement de l'hôpital où il subissait des examens ce jour-là, il a quand même fait honneur aux bons vins servis avec, entre autres, la blanquette de veau à l'ancienne, puis au champagne avec son dessert favori, le cheesecake. Nous avions comme un pressentiment que c'était le dernier. Qu'allons-nous faire le 13 septembre cette année, Joe Abisaab et moi-même, autrement que de continuer à déjeuner ensemble et se remémorer les bons souvenirs ? N'est-ce pas qu'il restera toujours vivant dans nos cœurs ? Cet être exceptionnel, mon aîné de 14 ans, qui m'a toujours impressionné et fasciné depuis que j'avais 16 ans, lorsque mes parents m'ont emmené assister au Théâtre de 10 heures, d'un passé glorieux et impérissable ! Le hasard a voulu que vingt ans plus tard, mon beau-frère Élie Farah me le présente. C'était un honneur pour moi que de devenir par la suite un de ses amis. Malgré son caractère fougueux, il restera l'exemple de l'humour élégant avec une rare finesse d'esprit.
Tu vas beaucoup nous manquer. Bon voyage, mon ami !
Robert M. WARDÉ
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Même ma mort me laisserait froid, se plaisait-il à nous répéter, lui le chaleureux, le fougueux, le plein de vie.
Mais parce que sa vocation théâtrale se dessinait depuis son plus jeune âge, déjà il jouait dans l'amphithéâtre du Collège Notre-Dame de Jamhour, devant ses camarades émerveillés et éblouis, simultanément les rôles de Rodrigue et de Chimène.
Il avait fait la connaissance de Pierre Gédéon, présentateur à Télé-Liban, qui était à ses premiers balbutiements, une émission intitulée Pèle-Mêle qui faisait appel aux jeunes talents, dont il était, pour divertir les téléspectateurs. De cette rencontre germa l'idée de monter avec Gaston Chikhani une troupe de chansonniers dont il incarnait l'âme, connue sous le nom de Théâtre de Dix Heures, et dont j'étais le conseiller juridique.
Doté d'une puissance créative hors du commun, il a brossé avec un humour mordant et ironique un tableau des scandales et des problèmes que traversait la société libanaise de son temps. Qui ne se rappelle la revue L'Intra-Veineuse, dans laquelle il décriait la corruption des dirigeants de cette banque, ou la revue prémonitoire La Série Noire, qui laissait présager les événements douloureux que nous ont fait subir les loups affamés venus d'un pays voisin.
Son génie satirique s'est manifesté dans les légendaires Potins de Dudul, qui étaient le genre le mieux adapté à son talent artistique qu'il a pratiqué avec un succès éclatant.
Devenu un haut lieu de la satire politique, le Théâtre de Dix Heures a attiré les plus hauts dignitaires et personnages de la république de tous bords qui savouraient ses propos acerbes et critiques à leur encontre, et qui reflétaient le vrai visage du Liban.
Au crépuscule de sa vie, il organisait des soirées littéraires auxquelles il conviait des happy few pour déguster des vins exquis qui flattaient le palais de ses convives. Et à ceux qui lui recommandaient d'atténuer son ardeur à la consommation, il leur rétorquait avec humour qu'il allait mourir en bonne santé.
Et cette foule qui se pressait pour l'accompagner en recueillement à sa dernière demeure est la plus belle et éloquente démonstration qu'un peuple épris de liberté puisse témoigner aux gens de l'esprit.
Jacques CHECRALLAH
Avocat aux barreaux de Beyrouth et de Paris
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Kane Yama Kane ! Il était une fois, le titre de la dernière revue que tu as donnée en 1978 avec tes complices revenus pour cela de leur exil volontaire. Revue que tu as alors qualifiée de « testament ».
Il était une fois en effet un jeune écolier, un adolescent qui amusait ses professeurs par ses boutades et les attendrissait par son regard toujours bienveillant, mais qui surtout enthousiasmait ses camarades. Quelques années plus tard, Abdallah, devenu Dudul, fera rire, sans parti pris ni vulgarité, toute la république, citoyens et dirigeants, quand la république pouvait rire avant de faire rire.
Dudul, te voilà à ton tour parti rejoindre en haut lieu tes deux compagnons, Pierre Gédéon et Gaston Chikhani, fondateurs avec toi en 1962 du Théâtre de Dix Heures, une création d'autant plus audacieuse et méritoire, sinon géniale, qu'elle va imposer le droit à la critique ouverte, dans un pays soumis alors aux pressions et censures des services sécuritaires.
Nous, tes copains, savons qu'avec tes complices, tu vas désormais faire rire les anges comme tu nous avais fait si souvent et si longtemps pleurer de rire. Aujourd'hui, nos larmes sont de chagrin.
Reste l'espoir, sinon la certitude, qu'à terme, nous nous retrouverons un jour ou l'autre.
Tes copains de toujours

