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Moyen Orient et Monde

En Syrie, la recherche à l’épreuve de la guerre

Éclairage

Être chercheur en Syrie est presque devenu impossible depuis le début du conflit. C'est pourtant en partie grâce à eux si journalistes et autres experts peuvent obtenir des informations précises.

25/07/2016

Dépasser les frontières. Telle est la devise du Centre national de recherche scientifique (CNRS). Pourtant, depuis 2011, il y en a certaines qui sont devenues presque impossibles à franchir pour ses chercheurs. Plus particulièrement celles de la Syrie. Avec plus de 250 000 morts, 7 millions de réfugiés et donc autant de déplacés, la disparition de familles, la destruction de quartiers et de vastes pans du patrimoine urbain, le conflit syrien pose un problème de taille aux sociologues, anthropologues et autres scientifiques travaillant sur ce pays.

Si nombre d'experts se bousculent aujourd'hui sur les plateaux de télévision pour parler de la Syrie, c'est notamment grâce au travail des chercheurs de terrain qui viennent alimenter leurs analyses. Outre ces derniers, les gouvernements eux-mêmes ont besoin de connaissance, qu'elles soient démographiques ou géographiques. À la fois pour éviter de tuer des civils dans les frappes de la coalition internationale contre l'État islamique (EI) ou tout simplement pour adapter sa politique d'immigration aux déplacements des populations.

Les camps, une mini-Syrie

Comme le rappelle Thierry Boissière, anthropologue spécialiste de la Syrie, interrogé par L'Orient-Le Jour, « l'un des fondements méthodologiques de l'anthropologie est l'investissement personnel du chercheur sur le terrain, cet investissement de longue durée lui ouvrant une connaissance intime et sensible des groupes étudiés ». La guerre rendant impossible cette recherche, les scientifiques se retrouvent tributaires des vidéos amateurs et autres articles de presse. Ce qui n'était qu'une source secondaire est devenu la principale source d'information des chercheurs. « Face à ces bouleversements, l'anthropologue court le risque de perdre une partie des clefs et des repères qui lui ont permis de lire jusqu'à présent la société syrienne et d'en comprendre les ressorts et les évolutions. Le conflit, en tant que rupture majeure, rend étranger ce qui a longtemps été familier », explique Thierry Boissière dans la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée (REMMM).

(Lire aussi : En Syrie, des Pokemon en larmes parmi les ruines)

Compte tenu de la difficulté pour les chercheurs d'accéder au territoire syrien, certains d'entre eux sont obligés d'effectuer leurs enquêtes de terrain dans les pays limitrophes, comme le Liban, la Turquie ou la Jordanie. Les camps de réfugiés syriens forment, en quelque sorte, une mini-Syrie, en périphérie du conflit et qui permet, à défaut d'y être, de pouvoir travailler sur ce territoire comme il était possible de le faire auparavant. Les réfugiés deviennent de précieuses sources d'information sur les événements ayant eu lieu en Syrie et font office de relais si un membre de leur famille est resté coincé dans le pays. Une manière de contourner le problème qui ne doit pas occulter la neutralité dont doit faire preuve le chercheur. Toute la difficulté est ensuite de devoir reconstituer une réalité à partir de témoignages impossibles à vérifier. Les universitaires qui effectuent leurs recherches en Syrie dans les bastions contrôlés par le régime sont confrontés au même problème de neutralité : comment rendre compte du conflit lorsque l'on n'a accès qu'à une partie du territoire, à une partie de la réalité ?

Grandeur nature

Les historiens semblent également touchés par le problème. Stéfan Winter, canadien spécialiste de la Syrie et dont la recherche porte essentiellement sur la grande Syrie (incluant le Liban, la Mésopotamie et des parties méridionales de l'Anatolie), se dit également touché par l'étendue du conflit. « En tant qu'historien, je suis peut-être moins touché (...), mais je regrette beaucoup de ne plus pouvoir visiter le terrain sur lequel je travaille (au nord de la Syrie). Une connaissance de première main de la géographie d'un objet de recherche étant à mon avis incontournable même pour une compréhension proprement historique », argumente-t-il.

Stéfan Winter a dû quitter la Syrie en août 2011 à cause de la guerre. Il était prévu qu'il y reste avec sa famille jusqu'en 2012. Comme lui, nombre de chercheurs ont dû se résoudre à interrompre leur séjour syrien. Matthieu Rey, un jeune historien, est, lui, resté à Damas jusqu'en 2013.
Si les révolutions arabes ont invité à une démarche réflexive sur la position du chercheur, la spécificité de son métier et sa capacité d'adaptation, le conflit syrien est devenu, lui, un exercice grandeur nature.


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