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Liban

Dans les aéroports d'Istanbul, « c’était le chaos, les voyageurs étaient livrés à eux-mêmes »

Coup d’État avorté en Turquie

Des Libanais racontent leur calvaire dans l'un ou l'autre des aéroports d'Istanbul, ou dans la ville, la nuit du coup d'État avorté contre le gouvernement de Recep Tayyip Erdogan.

18/07/2016

Ils venaient d'Italie, de Dublin ou des États-Unis. Ils avaient une escale à Istanbul ou ils y séjournaient. Leur point commun : ils étaient, comme des milliers d'autres voyageurs, au mauvais moment au mauvais endroit. Bien heureusement pour ces Libanais, l'expérience, bien qu'effrayante, stressante, fatigante et déconcertante, s'est bien terminée. De Beyrouth, ils nous racontent leur version de cette nuit de vendredi à samedi où, en Turquie, la grande histoire a failli basculer.

Georges Ziadé, commerçant, rentrait de Venise avec sa femme, après une croisière. Leur courte escale dans l'aéroport Atatürk, à Istanbul, devait tourner à la débandade. « L'avion est demeuré plus d'une demi-heure sur la piste d'atterrissage, immobile, raconte-t-il. Nous savions bien que quelque chose ne tournait pas rond. C'est un coup de fil à Beyrouth qui m'a renseigné sur le coup d'État en cours. »
À l'intérieur de l'aéroport, la panique est allée croissant. « Nous étions dans un terminal de transit, souligne-t-il. C'était une confusion sans nom : tous les vols étaient annulés, parfois reprogrammés puis de nouveau annulés. Au début, la foule était calme, mais peu à peu, les gens se sont mis à courir dans tous les sens. »

Une jeune femme que nous appellerons Sandrine (elle a requis l'anonymat) passait par Istanbul avec son mari, en provenance de Dublin. « Nous avons vu les vols annulés sur le tableau », se souvient-elle. Mais elle n'a vraiment eu peur que quand, séparée momentanément de son mari, elle a entendu des coups de feu, sans savoir s'ils venaient de l'intérieur ou de l'extérieur de l'aéroport.
Georges Ziadé évoque lui aussi les coups de feu et une énorme explosion, avec toute la panique qui a suivi. « D'un coup, il n'y avait plus ni agents de sécurité, ni police, ni employés, rien que des voyageurs, dit-il. Nous étions dans l'incertitude la plus totale, quant à notre sort autant que sur ce qui se passait en ville. Le personnel de la compagnie turque avait totalement disparu. Nous ne savions pas s'il valait mieux rester sur place ou sortir en ville. »

Livrés à eux-mêmes, sans ressources, les voyageurs de toutes les nationalités ont investi les salons (lounge), se servant eux-mêmes des aliments et des boissons. « J'ai même vu un homme qui s'est porté volontaire pour cuire des hamburgers aux passagers », se souvient Georges.
Selon Sandrine, dans le salon, les nouvelles étaient disponibles à la télévision et sur Internet, autant que possible. Le décollage d'un avion de guerre, bien perceptible de l'intérieur, devait mettre les nerfs de tous les voyageurs à vif. « Au moindre bruit, les gens paniquaient, se dirigeaient vers les toilettes pour se réfugier », raconte Georges. Et ça ne devait pas s'arrêter là : après l'appel du président turc à son peuple, en pleine nuit, des centaines de manifestants ont investi les halls de l'aéroport, en l'absence de tout encadrement sécuritaire. Les manifestants avaient l'air tout à fait pacifiques, mais les deux témoins libanais se souviennent avoir pensé, chacun de son côté, qu'un tel groupe pouvait être facilement infiltré par un terroriste...

Finalement, au petit matin, la tension est retombée, les voyageurs dormaient comme ils pouvaient. C'est là qu'a commencé le chemin de croix pour retrouver un vol et rentrer chez soi. Sandrine fustige ce qu'elle appelle « l'absence de plan B ». « Ils auraient pu ouvrir leur site Internet pour permettre aux passagers de changer leurs billets plus facilement, mais ils n'en ont rien fait », dit-elle. Georges dépeint les « files d'attente interminables de milliers de personnes, pour changer leurs cartes d'embarquement ». Il déplore les bisbilles qui ont éclaté, parfois, entre les Libanais. Finalement, les deux couples ont débrouillé des places pour un avion de la compagnie turque, à deux heures du matin, dans la nuit de samedi à dimanche... avec plus de 24 heures de retard.

 

(Lire aussi : À quand une cellule de crise pour évacuer les Libanais bloqués en dehors du pays ?)

 

Dix-sept heures d'attente
Pour Rémi Harb, qui rentrait de New York à Beyrouth seule, voulant faire la surprise à sa famille, ce sera 17 heures d'attente angoissante dans un autre aéroport turc. « Mon avion devait atterrir à cinq heures du matin à l'aéroport Atatürk, dit-elle. J'étais connectée sur l'avion, donc au courant des événements de la nuit. Le personnel de l'avion n'a pu nous renseigner que sur un point : nous allions atterrir dans un autre aéroport, celui de Sabiha. »

Rémi n'aura pas entendu les bruits de la guerre ni vécu l'angoisse d'autres passagers, mais elle n'en a pas moins connu l'incertitude la plus totale. « De 5 à 10 heures, personne ne nous disait rien, raconte-t-elle. Nous savions juste que nous étions supposés revenir vers Atatürk pour reprendre nos vols, mais ceux-ci étaient tous annulés, puis reprogrammés, puis annulés de nouveau. »
La jeune femme déplore le manque d'organisation et de coopération avec les voyageurs. « J'ai dû prendre ma décision moi-même, affirme-t-elle. Je savais que revenir vers Atatürk signifiait risquer de ne pas trouver des places sur des vols surbookés. J'ai opté pour l'achat d'un billet sur le seul vol qui rentre à Beyrouth de l'aéroport de Sabiha, à 22 heures. J'étais épuisée, je suis arrivée sans mes bagages, mais c'était la route la plus courte. Au moins, j'ai pu, à force de discuter, passer les heures d'attente dans un salon : d'autres ont vécu dans un inconfort bien plus grand, assis des heures sur des chaises... »

Pris dans la bataille
À n'en pas douter, l'expérience la plus terrifiante a été vécue par Niazi Darwiche. Cet ingénieur travaillant en Arabie saoudite passait une semaine de vacances avec sa femme à Istanbul, avant de regagner le Liban pour le reste de son congé. Son vol n'était prévu que pour la matinée du samedi : vendredi soir, donc, il est rentré tranquillement à l'hôtel, dans l'un des quartiers où devait avoir lieu l'une des batailles les plus acharnées, près d'un poste de police. « Dès 21h30, nous entendions les coups de feu, les chars de l'armée sous le bâtiment, raconte-t-il. C'était effrayant : les nouvelles du coup d'État nous parvenaient alors même que nous les vivions en direct. Il y a peut-être eu une cinquantaine de morts dans ce quartier seulement. À l'hôtel, on nous a interdit de sortir de nos chambres, puis du bâtiment, pour préserver notre sécurité. »

Ce n'est que vers 5 heures que le couple parvient à trouver le sommeil. La journée devait s'annoncer rude, car rentrer à Beyrouth devenait très compliqué, le vol ayant été annulé. Si Georges Ziadé dit avoir pu contacter directement l'ambassadeur du Liban au téléphone, Niazi Darwiche déplore que les numéros de l'ambassade et du consulat, à Ankara comme à Istanbul, ne répondaient pas. « Idem pour les bureaux de la MEA à Istanbul », affirme-t-il. « J'ai dû compter sur mon frère au Liban pour établir les contacts et nous débrouiller, avec beaucoup de difficulté, deux billets pour rentrer chez nous. Et pourtant, les passagers relèvent de leur responsabilité ! J'ai passé la journée au téléphone. » À savoir que la MEA a affrété trois vols pour Istanbul hier dimanche, l'un à 8h30, le second à 9h30 et le troisième à 17h40, afin de rapatrier tous les Libanais bloqués à l'aéroport d'Istanbul.

De cette expérience, ces voyageurs auront donc retenu l'angoisse de la nuit et l'incertitude du lendemain. « C'était décevant de voir à quel point les agents de sécurité pouvaient tout lâcher comme cela, dans un aéroport international », résume Sandrine. Georges a bien eu peur de ne plus revoir ses enfants. « Je me dis aujourd'hui que je suis chanceux que ça se soit terminé ainsi », ajoute-t-il.

 

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