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Moyen Orient et Monde

« Quelle organisation “affaiblie” mène neuf attaques sur trois continents en trois semaines ? »

Entretien

Mohammad-Mahmoud Ould Mohamedou, directeur adjoint du Geneva Centre for Security Policy et professeur associé au Graduate Institute à Genève, se penche pour « L'Orient-Le Jour » sur les différents attentats perpétrés par l'État islamique au cours des dernières semaines.

09/07/2016

Alors qu'il perd du territoire en Irak et en Syrie, l'État islamique (EI) a revendiqué de multiples attentats (Orlando, Bangladesh, Bagdad...) sur plusieurs continents depuis le début du ramadan. Existe-il un lien de causalité entre ces deux données ?
Oui, certainement, le lien peut être logiquement établi. Il s'agit au préalable de néanmoins correctement lire la nature de la phase actuelle. Les multiples adversaires militaires de l'État islamique – prenons le temps de les lister : les autorités irakiennes, le régime syrien, la Turquie, l'Iran, la Jordanie, les États-Unis, la Russie, la France, les Peshmergas kurdes, le Hezbollah et les autres groupes armés islamistes qui ne sont pas de son obédience ainsi que leurs soutiens régionaux du Golfe – parlent déjà d' « éradication », d'organisation « défaite » qui frapperait « tous azimuts » pour compenser ses pertes. C'est prématuré et c'est surtout faire peu cas du fait clinique que ni Mossoul en Irak ni Raqqa (tenues toutes deux par le groupe depuis juin 2014) n'ont encore été reconquises par tous ces acteurs coalisés contre un simple groupe armé non étatique, quelle que soit sa force, qui se trouve, de plus, dans un espace territorial contigu et circonscrit.

En vérité, l'EI ne devrait même pas être en contrôle depuis deux ans, au vu et au su de tous, de la deuxième plus grande ville irakienne et l'une des cinq plus grandes agglomérations syriennes... et l'on se gargarise d'avoir « repris », respectivement après un an et après six mois, les bourgades de Ramadi et de Palmyre, que l'EI avait pris au printemps 2015 pour étendre son domaine d'action et tactiquement « disperser » ses ennemis. Les attaques régionales et internationales, si elles ont certes augmenté, s'inscrivent dans une série d'opérations continuellement menées depuis deux ans (Tunisie, Libye, Égypte, Liban, Yémen, France, Belgique, États-Unis et Arabie saoudite visés en 2015-2016) dans un second cercle en parallèle au premier périmètre irakien et syrien. On peut dès lors s'interroger : quelle organisation « affaiblie » mène neuf attaques sur trois continents en trois semaines dont la plus grande attaque en Irak depuis dix ans, tout en continuant à occuper deux villes sur deux pays ? L'EI sera inévitablement défait tôt ou tard par ses multiples adversaires, mais nous n'y sommes pas encore.

 

(Lire aussi : Les musulmans célèbrent la fin du ramadan malgré le choc des attentats)

 

L'organisation est-elle alors toujours en phase d'expansion ou bien assistons-nous aux prémices de son déclin ?
Nous sommes devenus prisonniers de ces récits d' « avènement » et de « déclin », de « succès » et de « défaite » face à un terrorisme auquel la « guerre » a été « déclarée » et que l'on a promis de « vaincre ». Les responsables politiques, au Nord comme au Sud, présentent incessamment cette logique de promesses bancales à des populations déboussolées qui, dans l'épisode suivant, observent ces mêmes acteurs annonçant l' « étonnante » montée en puissance de tel ou tel nouveau groupe qu'il faudrait désormais combattre et... rapidement exterminer. El-Qaëda aurait ainsi été défaite en 2011, avant qu'elle n'enfante un groupe encore plus puissant, l'État islamique. La normalisation de ce discours de clôture a appauvri notre compréhension de la complexité d'un contexte en mutation.

Le déclin à venir de l'EI n'en sera pas un. Lorsque, à nouveau inévitablement, il perdra quelque bataille – celles de Mossoul et Raqqa seront des marqueurs conséquents –, il se projettera, on peut l'escompter, dans une nouvelle dimension, en Libye, au Sinaï ou ailleurs au Levant, selon l'évolution du conflit syrien (autre récit de clôture fallacieux, le vrai-faux retrait de la Russie avait eu lieu en avril alors que le siège d'Alep n'avait ultimement pas fait tomber la ville), et après avoir généré un mimétisme international disséminé et conséquent. Le constat que l'on peut objectivement faire à ce stade est que l'expansion locale de l'EI de 2015 a connu un coup de frein en 2016, mais la présence du groupe et sa force de frappe globale persistent et sa projection a été maintenue internationalement, voire s'est accentuée. De plus, une contre-attaque est fort possible.


(Lire aussi : Dacca, Istanbul, Paris: comment arrêter les tueurs ?)

 

L'organisation est-elle néanmoins prête à renoncer à ses ambitions territoriales et à revenir à la clandestinité ? Dans ce cas-là, pourrait-elle continuer à concurrencer el-Qaëda ?
Le projet territorial de l'EI, en dépit de son côté irréalisable sur le long terme, est un changement de paradigme de la violence politique contemporaine. Il demeurera le narratif premier d'un groupe dont l'emphase est, de façon révélatrice, sur la pérennité (« baqiya, al-dawla al-islamiya baqiya », « Il reste, l'EI reste », est son leitmotiv). S'il perd son territoire actuel et n'arrive pas à en conquérir un autre, le groupe fera en sorte que ce territoire soit redéfini dans une logique d'espace virtuel (où il est déjà omniprésent), voir sacralisé dans une logique d'Éden perdu à reconstituer. Pour le reste, el-Qaëda a déjà été défaite par l'EI. Le match est fini. Son importance est historiquement énorme mais elle n'aura pas survécu au départ d'Oussama Ben Laden.

En appelant ses partisans à agir de façon individuelle, l'EI est-il en train d'opérer une rupture sur le plan du mode opératoire ?
Cet appel à l'action individuelle avait été entamé par el-Qaëda qui, après la phase des commandos formés en Afghanistan et envoyés en mission (celui de Hambourg constitue la matrice) au début des années 2000 et celle des franchises mises en place dans différentes régions au milieu des années 2000 (Maghreb, Irak, Golfe...), inaugure, à la fin de cette décennie, le mode des opérateurs individuels semi-mandatés, semi-inspirés (David Headley, Nidal Hassan, Omar Abdel Mouttaleb, Colleen LaRose, Fayçal Shahzad, et avant même les Mohammad Merah, les frères Tsarnaev et autres frères Kouachi). De la même façon qu'il a approfondi la projection transnationale de son géniteur qaëdien, l'EI a, pour sa part, continué à moduler ce mode de privatisation notamment lors des récentes attaques en France, en Belgique, aux États-Unis, au Bangladesh et en Arabie saoudite. Au-delà de ces configurations, les questions plus conséquentes qui se posent aujourd'hui concernent, à mon sens, le leadership de l'EI. En particulier, le silence de son chef, Abou Bakr el-Baghdadi, interpelle.
En l'absence d'un discours anniversaire le 29 juin (annonce du califat en 2014) ou le 4 juillet (prêche à la grande mosquée de Mossoul, également en 2014), on peut croire à sa disparition ou son incapacitation. Prolongeant le scénario, si le groupe se relèvera fort probablement d'une telle perte, sa restructuration impactera, à tout le moins de façon temporaire, sa stratégie et le tempo de ses opérations.

 

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ACE-AN-NAS

Chose que Mohamad Mahmoud ould Mohamedou ne dit pas et qu'il n'ose pas aborder c'est le soutien indéfectible de certaines puissances régionales et je nomme expressément israel en particulier à des groupes comme al nosra/qaida, et qui leur donnent cette envergure internationale .

En effet qui peut propulser ces bactéries wahabites au sein même des sociétés dont ils se servent pour commettre leurs crimes abominables ?

Comment Mohamad Mahmoud peut expliquer qu'à la frontière syrienne la collaboration entre Israël et alnosra qaida est faite à ciel ouvert ?
Que les usurpateurs de terre ont renvoyé les casques bleus du machin onu pour leur permettre de flirter avec ces bactéries, comment l'expliquer monsieur ?

Mais rassurons le , les usa et la Russie ont tiré les oreilles à l'usurpie pour qu'il mette fin à ce jeu dangeureux. Et après on ne pourra pas se prévaloir de sa propre turpitude , demandez à erdo le turc .

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