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Lifestyle - Exposition

Se souvenir de la lumière et figer les traces du temps

Au Musée du Jeu de Paume, à Paris, une sélection de projets artistiques et cinématographiques des artistes libanais Joana Hadjithomas et Khalil Joreige.

Etel Adnan et Joana Hadjithomas dans une scène de la vidéo « Ismyrne », 2016, coproduction Jeu de Paume, Paris et Sharjah Art Foundation.

La démarche de Khalil Joreige et Joana Hadjithomas s'inscrit dans un processus d'enquête autour de la représentation. «Nous nous considérons comme des chercheurs dans l'image. Et cela peut prendre plusieurs formes : film, installation photo, audio, sculpture, performance, il faut que le champ soit très large. »

Chercher dans l'image, c'est éplucher son dispositif, sa fabrication, son essence technique et mnémonique. Le film en Super-8, retrouvé parmi d'autres documents ayant appartenu à l'oncle de Khalil Joreige, enlevé durant la guerre et aujourd'hui encore porté disparu, matérialise cette archéologie à l'œuvre sur l'image. Le développement de la pellicule, miraculeusement sauvée de quinze ans de guerre civile, a révélé une image blanche, émaillée de survivances colorées. Les artistes creusent alors dans les couches de l'image pour retrouver une empreinte enfouie, des images rémanentes.

 

Réactiver le passé au présent
Lorsque ces traces émergent du néant, il s'agit de les fixer dans le temps, de les éterniser. Faces laisse au dessin le soin de reconstituer, par déchiffrement, des fragments de visages de martyrs sur les affiches effacées, ravagées par le temps. La série d'images Dust in the wind, une des parties du cycle The Lebanese Rocket Society, œuvre dans laquelle un projet spatial oublié ressurgit, constitue le témoignage visuel du lancement de la fusée. Archives affichant leur incapacité à saisir le décollage, elles ne parviennent qu'à capturer le sillage de la fumée produite par la fusée. Cristallisant cet indice près de se dissiper dans les nuages, Khalil Joreige et Joana Hadjithomas sculptent de plexiglas le volume des volutes. Ces reliques ne manifestent pas une quelconque nostalgie. « Le passé ne nous intéresse pas en tant que tel, réactiver le passé au présent c'est rendre accessible ce passé, mais aussi l'amener à nous questionner aujourd'hui», indiquent les artistes.

 

Enfermée et invisible
C'est sur cette conviction que se fonde le projet Khiam : jusqu'à sa libération en 2000, ce camp de détention, situé dans une zone occupée par la milice supplétive d'Israël, l'Armée du Liban-Sud, n'était pas visible. Il a été aménagé en musée afin de faire acte de mémoire mais, dès 2006, des raids israéliens détruisent et annihilent à jamais l'empreinte de cette histoire. Entre 1999 et 2007, le duo d'artistes libanais enregistre les témoignages de personnes incarcérées entre six et dix ans dans des cellules aux dimensions insupportables. Ce film questionne ainsi la difficulté de représenter un camp dont on ne possède pas d'images, qu'on ne peut qu'évoquer. « À quel point les images ont-elles de la force si on les imagine dans leur absence ? » se demande Joana Hadjithomas. Ce processus de croyance est au cœur de l'image et de l'exposition. La description écrite de bobines de film exposées mais non développées de Latent Images invite le spectateur à en construire des images mentales, on peut ainsi lire : « Un expert relevant les empreintes », « N. éclate de rire », « L'emplacement de la voiture où il a été tué », « Ils la regardent. Gros plan ». L'image est là, incontestablement, mais enfermée et invisible : quel pouvoir prennent alors les mots ? À travers leurs œuvres, car « quand on montre, on établit un dialogue », les artistes aimeraient partager ces questions avec le spectateur : « Pourquoi fait-on des images aujourd'hui dans un monde où il y en a autant, pourquoi les montre-t-on et comment leur redonner du pouvoir ? »

 

La poésie du chaos
La poésie est une de leurs réponses. Dans une salle obscure de l'exposition, trois vidéos rentrent en écho. Sur les paroles d'En attendant les barbares de Constantin Cavafy, s'animent des vues immobiles de Beyrouth où une avenue coule comme de la lave au rythme des phares de voitures qui y ruissellent. En parallèle de cette partition mélodique autour de l'autre (le barbare), Joana Hadjithomas et Etel Adnan racontent la transmission d'une douleur, de génération en génération, de familles « possédées par la perte », depuis leur migration de Smyrne à Beyrouth. Se souvenir de la lumière, qui donne son titre à l'exposition, fait songer à cette figure tragiquement contemporaine du migrant. Des plongeurs sombrent dans les profondeurs et, avec eux, les couleurs s'étiolent, absorbées par les profondeurs. Mais tel le plancton, ils se souviennent de la lumière et remontent alors à la surface. Cette exploration hypnotique et plastique « invoque la poésie pour montrer ce chaos-là ».

* « Se souvenir de la lumière », au Musée du Jeu de Paume jusqu'au 25 septembre 2016.

 

Pour mémoire

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