Un client achetant du pain dans une boulangerie, un geste anodin devenu lourd de sens depuis le scandale du blé contaminé. Mohammad Azakir/Reuters
Malgré le ton conciliant de leur conférence de presse de la veille au ministère de l'Agriculture, les ministres de l'Économie, Alain Hakim, et de la Santé, Waël Bou Faour, ont annoncé hier, chacun de son côté, un recours à la justice pour trancher sur l'affaire du blé contaminé.
Rappelons que cette affaire a été soulevée, il y a quelques jours, par M. Bou Faour, qui assurait que des tests effectués sur des échantillons de blé prélevés dans les silos du port montraient des taux anormalement élevés d'une substance cancérigène, l'ochratoxine, dans certains d'entre eux.
M. Hakim avait, de son côté, rendu publics les résultats de tests effectués également sur des échantillons des silos par son ministère, montrant que le blé était conforme aux normes. Dans une conférence de presse tenue hier suite à une réunion à trois avec le ministre de l'Agriculture, Akram Chehayeb, les ministres avaient affirmé qu'ils collaboreraient pour tirer cette question au clair.
Hier donc, le bureau d'Alain Hakim a publié un communiqué dans lequel il précise que « le ministre a envoyé une lettre à la Cour de cassation, lui demandant de superviser de nouveaux tests effectués sur des échantillons prélevés dans les silos, et envoyés à l'Institut de recherche industrielle (IRI) ».
« Suite à ce qui a été publié dans les médias sur "le blé cancérigène", et la panique causée auprès de la population, et vu que les résultats annoncés des tests effectués sur des échantillons n'en précisent pas la source ou la méthode de prélèvement, ni les facteurs qui peuvent en altérer la crédibilité et le professionnalisme, le ministère de l'Économie a décidé de trancher le débat, poursuit le texte. Nous vous demandons de superviser le prélèvement de nouveaux échantillons dans les silos de blé du port de Beyrouth, suivant les normes scientifiques en vigueur. Ils seront envoyés à l'IRI. À la lumière des résultats, les mesures judiciaires adéquates seront prises. »
De son côté, M. Bou Faour a transféré le dossier du blé contaminé auprès de la Cour de cassation, après « s'être assuré des résultats des tests effectués sur les échantillons prélevés au port de Beyrouth, qui montrent une concentration importante d'ochratoxine, bien au-dessus des normes internationales, dépassant les 20 microgrammes par kilo », selon un communiqué publié dans la presse. Et de poursuivre : « Cette matière (l'ochratoxine) est cancérigène quand on la trouve, dans les céréales, à un taux supérieur à 5 microgrammes par kilo. » Le ministre s'est constitué partie civile dans cette affaire, qui devrait, selon lui, permettre de démasquer tous ceux qui sont impliqués dans ce scandale.
Des normes nationales « modernisées »
Pour plus de clarté, Libnor a publié hier un communiqué dans lequel l'organisme précise « avoir modernisé les normes nationales concernant le blé le 16 janvier 2014, ce qui a été publié dans le Journal officiel ». « Ces normes ont déterminé tous les facteurs de qualité auxquels doit répondre le blé, ainsi que les taux maximaux de polluants autorisés, comme les métaux lourds et les résidus de pesticides et de toxines, sans compter les taux d'humidité, les normes microbiologiques, les taux maximaux d'exposition aux radiations radioactives, et d'autres indicateurs physiques et chimiques », poursuit le communiqué.
Pour les toxines au centre du débat, voici les normes précisées dans le texte de Libnor :
– Pour l'aflatoxine B1 : deux microgrammes par kilo
– Pour l'ensemble des aflatoxines : 4 microgrammes par kilo
– Pour l'ochratoxine A : trois microgrammes par kilo.
L'organisme précise avoir également défini des normes pour le stockage des céréales et des légumineuses.
Pour sa part, l'IRI, au laboratoire duquel le ministre de l'Économie veut envoyer les échantillons prélevés dans les silos du port, a publié hier un communiqué précisant « effectuer un contrôle régulier et effectif sur les grandes boulangeries, afin de s'assurer de la qualité du blé ». Se prononçant sur la polémique autour des tests aux résultats contradictoires, l'institut précise que, « en règle générale, entre un laboratoire académique et un laboratoire spécialisé, ce sont les résultats du second qui sont retenus, et entre deux laboratoires spécialisés, ce sont les résultats du laboratoire accrédité qui sont retenus », dans une critique implicite du travail des laboratoires ayant collaboré avec M. Bou Faour pour donner les résultats alarmants.
Entre autres indications, l'IRI cite un rapport de la FAO datant de 2013, évoquant des études selon lesquelles l'ochratoxine « est prouvée cancérigène pour certains types d'animaux ». « Le même rapport indique que l'ochratoxine disparaît à la cuisson », poursuit le rapport. Ce qui est contredit par d'autres sources, rappelons-le. Le texte poursuit que, suivant des « études mondiales », les « taux d'ochratoxine dans le blé et l'avoine ne se conservent pas tels quels dans les produits dérivés ». Enfin, « les techniques d'échantillonnage, si elles ne sont pas conformes aux normes mondiales, peuvent faire varier les résultats jusqu'à 98 % ».

