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Culture - Gainsbourg... Forever / Ses Mots Et Ses Musiques

Tout l’art sublime du recycleur

Mieux que personne, Gainsbourg a su faire du neuf avec du vieux, tant en musique qu'en triturant les mots.

Serge Gainsbourg, le 26 janvier 1975 à Paris. Photo AFP

Il n'est pas donné à tout le monde d'être Rubinstein, Horowitz ou Pollini. Pas plus que Beethoven, Chopin ou Brahms. Et encore moins d'avoir la légèreté, la truculence, la noirceur ou la densité des mots de Queneau, Prévert, Poe ou Éluard. Même si on a écrit le mot liberté, en toute fantaisie et désinvolture, sur toutes les pages de sa vie et de celles des autres...
Serge Gainsbourg, iconoclaste trouvère des temps modernes, l'a bien compris. C'est pour cela qu'il s'est taillé et cadenassé dans un déroutant moule anticonformiste. Dandy anarchiste, bambocheur, infatigable coureur de jupons tissés de tous les petits carrés de gaze et de dentelle, rien n'était assez extravagant pour sa fringale de show off, de marketing, de spleen traîné comme un boulet...
Sans se démonter ou renier l'importance des valeurs immortelles, il s'est inspiré ouvertement ou en catimini des trésors de la musique classique, tout aussi bien que des richesses de la littérature. Avec des emprunts bien entendu au jazz et aux rythmes africains.
Un art sublime de tout remixer, de tout recycler, sans vergogne ni tartufferie. Et sans accoucher d'un quelconque medley serti de brillant, de faire du neuf avec du vieux. Et le résultat a été payant. Tout le monde y a mordu. Et y mord encore, 25 ans après sa
disparition.
Allure crado, clope au bec, mal rasé (les hipsters d'aujourd'hui ont perfectionné cet état de barbe à la Robinson et récupéré une mode masculine pointant régulièrement du poil au fil du temps), cheveux en pétard, tremblotant et bafouillant, paupières tuméfiées, cernes d'incorrigible noceur, telle est son image de marque.
Roland Barthes aurait dû décortiquer toute la cuirasse et les signes de Petit Poucet en vilain canard, pour mieux s'accepter et se retrouver, de ce touche-à-tout à la Cocteau, séducteur baudelairien qui faisait du laid un beau convoité, tout en bluffant et jetant de la poudre de perlimpinpin aux yeux du public...

Assonance dissonante
Pour ce compositeur-parolier accro au balancement du corps et au déhanchement d'un verbe irrévérencieux, comme cousin germain du théâtre de l'absurde, l'alliance des notes et des mots, dans leur caustique et insolite combinaison, est une assonance dissonante. Mais paradoxalement très harmonieuse.
Musique d'extase et de jouissance, paroles qui flirtent avec la pornographie, tel est l'univers de cet éternel jeune homme à l'écoute des vibrations de ses désirs et fantasmes. Éternel jeune homme, épris d'une culture plurielle, malgré son regard torve ou vaseux, car il en avait l'allure et les attitudes, même quand l'alcool, les cigarettes, les paradis artificiels et les nuits de bamboula l'avaient carrément miné !
Mais comme l'enfance est la racine d'une inspiration et d'une réalisation, retour à la source des premières années. À ce père pianiste dans les bars et les cabarets, qui se saoulait de musique classique. Qui a laissé ce sillage de mélodies aimées d'où l'artiste, en douce et sans masque, a habillé ses chansons de choc et de charme. Avec l'art d'un strip-tease à contre-jour, à la fois languide et syncopé, cru et susurré !
La liste des sources musicales classiques est repérée par les connaisseurs depuis longtemps, c'est-à-dire depuis le prix Eurovision en 1965. Et on nomme Beethoven, Chopin, Elgar, Grieg, Brahms, Dvorak, Prokofiev, Khatchadourian (dont les ayants droit lui ont intenté un procès). Et plus proche de nous car contemporain – il est mort en 1956 – et moins connu, est le Britannique Albert Ketelbey. Mais cela ne veut pas dire, pour ses césures, les hoquets de ses phrases, les arrêts savants de son élocution, les borborygmes impromptus, qu'il n'a pas fouillé aussi du côté de Schoenberg, Stravinsky et Bartok...
Les mesures d'une sonate par-ci, d'un andantino par-là, une phrase d'une symphonie par-ci d'un concerto ou d'une marche par-là, les rythmes sont speedés, le synthé amplifié, le souffle boosté, le ton maquillé, la structure déstructurée, la ligne incurvée, la composition grimée avec soft eye-liner ou glossy lipstick... Tous ces apprêts cosmétiques et artifices en touches légères et imperceptibles pour faire émerger une ligne mélodique gainsbourgienne, flanquée de mots tendrement hérissés. Hérissés en un mélange de terminologie des cités modernes avec une brume pulvérisée de vocables peroxydés, acidulés. Comme pollués par des cieux chargés de particules fines, nocives, destructrices, pénétrantes.
En ombres chinoises et comme des silhouettes derrière un paravent, il y a des soirs et des départs verlainiens, le mystère et « le corbeau » de Poe, la verve et l'outrecuidance de Zazie... Comment cela aurait-il pu être autrement quand l'éblouissement de la scène est dû aux spots de Boris Vian ? Et que Marcel Aymé parraine la rencontre-déclic...

Collures audacieuses
Sans conteste, on est dans le chaudron de l'alchimie du verbe. Surtout quand le compositeur, bousculant normes et conventions, met les sucettes dans la bouche de France Gall ou taille un cœur de silex pour Françoise Hardy... En entreprenant d'audacieux palimpsestes et collages (lui disait collures !) dans les textes des grands littérateurs.
Elisa cherchera les poux de Rimbaud, Ophélie, entre la blancheur du Voyant et les ombres tragiques de Shakespeare, emprunte le chuchotis et les accents éteints aux bords d'une éjaculation de Gainsbarre. Ou la flamme vocale orgasmique de Vanessa Paradis...
Et on n'a pas tout dit à propos de cet artiste nourri (sans jamais être gavé) jusqu'à l'ivresse des mots des littérateurs. Heredia, Wilde, Sade, Nabokov, Musset, Nerval, Hugo (un incorrigible romantique au fond), chapelet de noms à la base d'une pyramide dont la pointe, dans son méli-mélo, a fini par triompher de sa timidité maladive. Gainsbourg timide, qui l'eût dit, qui l'eût cru ?
D'où sans doute son insolence, comme tous les timides qui se défendent, dans ses notes et ses mots. Un brassage qui a donné quand même naissance à un nouveau poète, car nul ne vient de nulle part...

Il n'est pas donné à tout le monde d'être Rubinstein, Horowitz ou Pollini. Pas plus que Beethoven, Chopin ou Brahms. Et encore moins d'avoir la légèreté, la truculence, la noirceur ou la densité des mots de Queneau, Prévert, Poe ou Éluard. Même si on a écrit le mot liberté, en toute fantaisie et désinvolture, sur toutes les pages de sa vie et de celles des autres...Serge Gainsbourg, iconoclaste trouvère des temps modernes, l'a bien compris. C'est pour cela qu'il s'est taillé et cadenassé dans un déroutant moule anticonformiste. Dandy anarchiste, bambocheur, infatigable coureur de jupons tissés de tous les petits carrés de gaze et de dentelle, rien n'était assez extravagant pour sa fringale de show off, de marketing, de spleen traîné comme un boulet...Sans se démonter ou renier l'importance des valeurs immortelles,...
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