« Le grand bonbon Liban », de Laurence Jenkell.
Quarante toiles (aux tailles variant entre 2,40 x 2 m et 80 x 60 cm) et 4 sculptures (dans une fourchette allant de 5000 à 150000 dollars) pour 24 peintres, photographes et sculpteurs où les racines du monde arabe sont valorisées et modernisées à la galerie Opéra.
Avec panache, un grain de poésie, une certaine spiritualité et un éblouissant jeu de couleurs, se déploie cette ronde entre palettes inspirées et burins aux traits concis. Le monde arabe et sa culture, en un riche éventail, sont déclinés non à travers la sensualité des boudoirs ou les galbes des femmes entre voiles et parures, mais par le biais, surtout, des lettres, origine des écritures les plus sophistiquées et élégantes du Coran et des contes de Shéhérazade... Avec une modernité décapante et un sens novateur qui allient traditions orientales et ouverture vers l'Occident. Dans sa liberté, ses audaces et ses techniques picturales. Sans oublier de mentionner la présence massive, et si originale dans ses créations, de plus de 14 artistes iraniens, héritiers d'une civilisation sumérienne qui défie le temps...
Dans cette promenade impromptue aux images diverses et diversifiées, de l'orientalisme des cavaliers d'André Brasilier et Francesco Coleman, classique incontestable des chevauchées fantastiques dans les contrées désertiques, au voile-mantille en perles noires d'une femme, objet de séduction plus que d'emprise politique, de David Mach, aux lettres arabes dans tous leurs états (Salar Ahmadian, le magnifique Ali Ajali ainsi que le Marocain Zakaria Ramhani dont les mots en effervescence dévorent keffieh, cheveux et pupilles), la lumière est jetée sur la fluidité, la subtilité, le soyeux, la fascination, l'éclatement et la modernisation de l'essence du monde arabe.
Sans rompre totalement avec le passé, avec des touches et des taches qui s'isolent, dans leur farouche indépendance, avec éclat, force et caractère. D'abord ce somptueux tissage oriental, toutefois klimtien, avec des personnages à la Modigliani, signé du Russe Timur D'Vatz. Ainsi que son énigmatique procession de silhouettes filiformes, avec à leurs pieds lévriers et paons nageant dans des herbages échappés au Douanier Rousseau.
Atmosphère très Monet pour les nénuphars sur l'eau dormante bleue de Ali Esmaeilipour. Encagées dans des slogans révolutionnaires sont les icônes des femmes de tous les temps sous l'acrylique ultracolorée de Mohammad Kodashenas.
Œuf fœtal
Pimpants, mystérieux et virtuoses sont les mariages d'éclaboussures et de mouvements, très proches de Mathieu, avec des acryliques mêlant la puissance du noir et le mystère d'une écriture arabe aux contours filandreux. Une écriture nerveuse qui s'évapore et s'effiloche dans les espaces blancs mordant ardemment la toile. Trois œuvres, parfaitement dans la tendance de la peinture abstraite contemporaine, signées par une femme au coup de pinceau magistral et viril: Golnaz Fathi.
En une harmonie et un équilibre délicatement dosés, style naïf et débordant de tonalités joyeuses sont les mixed media de Parvis Roozbeh pour cette Cité des anges. Comme une illustration d'une fraîcheur enfantine entre fleurettes, cabots et barres géométriques à flexibilité variable. Dans le même sillage, toujours des mixed media qui font l'événement et la toile sont les représentations du Damascène Baseem Rayyes qui gardent ludisme, teintes vibrantes, narration extravagante ou tout simplement un fourre-tout pour un besoin d'évasion...
Restaient les derviches tourneurs pour cette ronde puisant sa force motrice des trésors des traditions et des données arabes, exhumées et revivifiées en toute habileté et adresse.
C'est lacune comblée avec Bahman Zahedi dont les huiles, nimbées de mysticisme et de spiritualité, mettent en scène et captent la grâce giratoire de ces étourdissants danseurs extatiques qui lévitent en pointant l'index vers le firmament et les étoiles.
De la désincarnation et l'élévation la plus éthérée à la douceur et le plaisir de la chair le plus commun et innocent avec Yasmina Alaoui (la sœur de Leila Alaoui, lâchement tuée il y a quelques jours par des enragés du jihadisme au café Cappuccino à Ouagadougou) et Marco Guerro. Photo travaillée en position d'œuf fœtal d'un nu féminin intégral, à la peau tatouée, avec mains nouées sur des genoux repliés. Liberté, désir et voluptueuse révolte dans ce regard rêveur pour un refus des conventions... Un poing levé, en toute simplicité, contre un environnement hostile à la transparence et à l'épanouissement.
Délicieux bonbon
Pour passer de la peinture à la sculpture, la transition des billes alignées sur bois, en zones rayées, différemment colorées, de Mehdi Nabavi. Avec, pour un évident relief, le mot «Ouchq» (Passion) en lettres noires.
Le plexiglas doré de Ahmet Nejat est du plus bel effet avec ses lignes sinueuses, satinées et lovées dans l'air comme un serpent qui se dresse en toute impunité et lascivité. L'étonnante danse d'une matière rebelle qui a ici des allures d'évanescence, de pâte molle et de mercure fuyant. Des lettres arabes qui voudraient se recomposer, se joindre, se rejoindre, se scinder: pour psalmodier une prière ou jeter la chaleur des vocables d'un poème en gestation.
Et le mot dernier revient à ce bonbon géant de la sculptrice française Laurence Jenkell. Un bonbon en plexiglas, enrobé du drapeau libanais avec cèdre au cœur du blanc laiteux de la neige des montagnes. Délicieux bonbon sans doute qui vaut la bagatelle de 57000 dollars!
Sortant des ornières, des chemins battus et des clichés usés jusqu'à la corde, cette exposition intitulée «Arabesque», vouée au monde arabe (excusez le pléonasme!), offre la beauté d'un orientalisme non de carte postale ou kitsch mais d'images d'un sobre rayonnement culturel. Dont les ondes de choc, par-delà les siècles, n'ont pas fini de séduire, d'inspirer et de faire rêver...
*L'exposition « Arabesque » à la galerie Opéra (94, avenue Foch, centre-ville) se prolongera jusqu'au 13 février 2016.
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