« Perdre la vue » de Caroline Tabet.
Depuis hier, Plan Bey (Mar Mikhaël) déménage momentanément sa collection permanente et se fait galerie photo. L'occasion de cet événement – bien nommé Fugacité – est double et concerne à la fois la présentation de la 5e édition de la collection et la réédition des numéros précédents. Une collection qui présente les regards urbains de photographes libanais ou étrangers sur Beyrouth et les soumet à la double contrainte de ne travailler que sur l'urbain et de ne proposer qu'un seul format d'impression, le 70 cm x 100 cm.
Cette année, ce sont les œuvres de Caroline Tabet qui sont mises en avant dans la boutique et rassemblées dans une très élégante édition de 300 exemplaires imprimés en offset et cousus main. Habituée des expositions photographiques internationales depuis ses débuts en 2000, l'artiste nous propose ici dix-neuf prises de vue issues d'un travail développé en 2012 lors d'un atelier d'Ashkal Alwan et déjà exposé pour Photomed à Sanary-sur-Mer, en France, en mai 2013, et au Liban en janvier 2014, ainsi qu'à Paris à la galerie Binôme, de novembre 2015 à janvier 2016, dans le cadre de la première Biennale des photographes du monde arabe contemporain.
L'œuvre de Caroline Tabet s'articulant autour des paysages urbains et des trajectoires humaines ainsi que sur les notions de mémoire et de perte, il était logique qu'une rencontre se fasse avec Fugacité pour qu'elle intègre la collection et nous propose sa vision. Appelée Perdre la vue, sa série y traite de la disparition des différents quartiers de Beyrouth, hors des landmarks habituels, et notamment de ce qu'elle appelle des zones temporaires, entre destruction des vieilles bâtisses, abandon d'usines, arrachage des paysages et leur remplacement par des bâtiments modernes.
Il n'est pas question ici de porter un jugement esthétique ou politique sur les changements urbains, mais bien de présenter un point de vue unique, poétique et nostalgique sur la ville, et sur lesquels les acteurs, humains ou mécaniques, ne font que passer, laissant leurs empreintes sur les paysages, comme autant de griffures infligées à leur environnement. La technique de prise de vue utilisée ici par l'artiste consiste en un temps d'exposition long pour capter plus de lumière, et des photos sont prises à main levée et sans trépied, pour rendre prégnants et compréhensibles les soubresauts du rythme urbain, donnant à ses œuvres leur personnalité impressionniste et éthérée, mais néanmoins vivante.
Ses photos ont également bénéficié de ces hasards artistiques qui rendent les œuvres uniques puisque ses pellicules ont été soumises aux rayons X et qu'il en a résulté une altération physique supplémentaire, renforçant ainsi la perte de vue, la disparition des éléments architecturaux, et permettant à « l'intensité éblouissante du soleil » si poétiquement décrite par l'artiste en 3e de couverture de prendre le dessus et d'illuminer ses œuvres. Caroline Tabet est représentée au Liban par la galerie ArtFactum et à Paris par la galerie Binôme.
Jusqu'au 29 janvier. Plan Bey est ouvert du lundi au samedi, de 11h à 20h30.

