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Le Liban en 2015

Les mouvements civils confrontés à de nombreux défis

Société

Leur ras-le-bol des poubelles qui s'amoncellent dans les rues, les Libanais l'ont exprimé par dizaines de milliers, au cours de l'été dernier. Emmenés par plusieurs mouvements de protestation, ils ont par le fait même fustigé le blocage et l'incapacité des autorités à gérer le pays. Bilan à trois voix...

05/01/2016

Sans précédent. C'est ainsi qu'on peut qualifier les mouvements populaires de contestation, forts de plusieurs dizaines de milliers de personnes, menés par le collectif « Vous puez » (Tol3et Ri7etkoun), mais aussi par d'autres collectifs comme « Nous réclamons des comptes » (Badna N7asseb) nés de la crise des déchets, en juillet dernier. Sans précédent, car c'est bien la première fois depuis l'essoufflement des mouvements syndicaux du corps enseignant et des fonctionnaires du secteur public que la grogne populaire s'exprime spontanément dans la rue, qu'elle se mobilise avec autant de force, de manière non partisane et non confessionnelle, pour dénoncer l'incapacité des autorités à gérer le dossier des déchets. Sauf que les choses ont dérapé. D'abord, les manifestations ont été entachées de violence (tant de la part des forces de l'ordre que des manifestants), d'actes de vandalisme aussi, décourageant de ce fait les citoyens désireux d'exprimer leur ras-le-bol. Et puis les revendications sont devenues multiples. Centrés dans un premier temps sur les ordures qui s'amoncellent dans les rues, les manifestants ont pêle-mêle réclamé la chute du régime, dénoncé la corruption, exigé la démission du ministre de l'Environnement, demandé l'adoption d'une loi électorale basée sur la proportionnelle et invité à l'organisation d'élections législatives... Sans compter qu'aucune figure ne s'est imposée comme leader incontesté de ces mouvements de protestation. Critiqués, montrés du doigt, accusés d'être infiltrés, d'être à la solde de tel ou de tel autre groupe politique, voire d'Israël, ou cibles carrément de blasphème, les mouvements de contestation ont faibli, avant d'interrompre leur mobilisation pendant près de deux mois. Ils tentent aujourd'hui de se repositionner.


Quoi qu'il en soit, l'influence de ces mouvements est aujourd'hui indéniable sur l'adoption par le Conseil des ministres d'un plan de sortie de crise, le 21 décembre, après plus de quatre mois de blocage. Un plan qui privilégie l'exportation des déchets sur une période de 18 mois, mais dont les détails demeurent flous, dans l'attente de la mise en place d'une stratégie nationale sur le long terme.

 

L'avant et l'après

« Les choses ne seront plus les mêmes, après ce mouvement populaire de contestation initié en juillet-août par monsieur et madame tout-le-monde. Les retombées se manifesteront assurément dans les années à venir. » C'est ce qu'assure l'ancien ministre Ziyad Baroud à L'Orient-Le Jour. Observant comme conséquence de la crise des ordures une « nette montée de la critique populaire », « une union populaire apolitique sur un thème élémentaire, au-delà des clivages », et un « refus de la complaisance systématique, même au niveau des médias », M. Baroud estime que ce mouvement, malgré la multiplicité de ses discours, a « brisé les tabous » et « ouvert une porte hermétiquement fermée ». « Outre l'effet de surprise qu'il a eu sur la classe politique, ses revendications étaient légitimes », note-t-il au passage. Ziyad Baroud constate aussi une « nouvelle façon de faire » et n'hésite pas à donner son soutien ferme à « toute démarche susceptible de mener à plus de transparence dans la vie politique ». Car il est persuadé que les politiciens n'auront plus « la même audace », ni les mêmes considérations « mercantiles », après ces mouvements populaires et « leur discours clair de réforme ». C'est donc un bilan positif que dresse l'homme politique, avec quelques réserves toutefois. Des réserves sur la forme, sur le manque de clarté de certains discours, sur le manque d'organisation de la contestation, et, surtout, sur le silence qui a suivi l'annonce du premier plan Chehayeb qui privilégiait alors les décharges. « C'est comme si les protestataires avaient baissé les bras. Et pourtant, la seule odeur des ordures les avait jetés dans la rue pour dénoncer l'impasse politique et dire : ça suffit », constate-t-il.

 

Mouvements et revendications politiques

Nettement plus critique, Julien Courson, consultant en stratégie de plaidoyer, qualifie d'emblée les manifestations de l'été dernier de « mouvements politiques de protestation », avec un « agenda politique bien précis, clairement annoncé dans leurs revendications ». « Ils ont saisi l'opportunité de la crise des déchets pour réclamer la chute du système, puis des élections parlementaires, note-t-il. C'est leur droit, certes, mais les gens ont eu peur, car le système du pays reflète l'identité des citoyens et la culture populaire. Il faut aussi réaliser que le chaos est loin d'être bénéfique. » Et de demander « que vient faire la loi électorale dans le dossier des ordures », et « pourquoi réclamer des élections législatives et non pas un président ».
M. Courson est convaincu que les mouvements de protestation ont raté le coche. « Je ne dis pas qu'ils sont finis, mais il leur sera très difficile de recréer la motivation populaire du départ, car ils ont déçu les attentes des citoyens et égaré les gens, vu le nombre important d'interlocuteurs », dit-il. M. Courson estime aussi que le collectif n'a pas réussi à rallier tous les gens dégoûtés. « Ils ont juste rallié les gens qui leur ressemblent et diabolisé les autres, alors qu'ils avaient besoin d'alliés », observe-t-il.
C'est donc un bilan mitigé que dresse l'homme. Car il reconnaît les aspects positifs du mouvement de contestation, la dynamique qu'il a créée. « Malheureusement, cette énergie a été mal canalisée, constate-t-il. Au lieu de se limiter à des revendications tangibles, elle a donné lieu à une foire improductive. » Il demande enfin, à titre d'exemple, pourquoi le collectif a persisté à réclamer la démission du ministre de l'Environnement qui avait été dessaisi du dossier, conformément à leur revendication.

 

Conséquence du vide

À ces critiques, un membre du collectif « Vous puez », Wadih Asmar, répond que la contestation populaire est née « spontanément », conséquence du « vide et du blocage institutionnels », voire d'un « État moribond ». « La question des poubelles n'est qu'un catalyseur. Nous avons constaté que la classe politique était incapable de gérer l'État et les attentes des citoyens », observe-t-il. Le militant, également cofondateur du CLDH (Centre libanais pour les droits humains), fait remarquer que les mouvements nés de la crise des déchets sont multiples, à l'image du pays. « Ce ne sont pas des groupes issus de l'élite, mais des citoyens qui ont besoin d'un espace de liberté pour exprimer leur déception et pousser les autorités à résoudre la crise des ordures », martèle-t-il. D'où une certaine « diversité » dans le discours et les revendications, mais aussi des maladresses, des dérives parfois. « Nous avons commencé par réclamer une solution au problème des déchets. Nous avons également appelé à la chute du régime. Nous avons alors pris conscience du poids et de la responsabilité de notre mouvement. Car nous ne sommes pas nihilistes et savons pertinemment bien que le vide n'apporte pas de solution, explique le militant. Notre combat est contre cette forme de pré-État, ce système mafieux qui contrôle tout le pays », note-t-il.
Après deux manifestations qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes, au mois d'août, après des débordements, marqués par des violences de la part des forces de l'ordre et des manifestants, le collectif tente de réorganiser son action. Désormais, ses revendications sont claires : il réclame que l'État adopte une stratégie nationale pour les ordures, qui soit mise en place dans la transparence, afin d'éviter toute forme de marché juteux. Et il appelle par la même occasion à l'adoption d'une loi électorale représentative, la proportionnelle de préférence, permettant l'organisation d'élections législatives. Il exhorte aussi la justice à « sanctionner les responsables des violences contre les manifestants ». Mais pour l'instant, et depuis l'adoption en Conseil des ministres du plan de sortie de crise, « Vous puez » insiste pour prendre connaissance des détails du projet concocté par les autorités, chiffres à l'appui, en toute transparence. Obtiendra-t-il gain de cause ?

 

 

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