Le Liban en 2015

L'ombre de « la fin des temps » s'étend sur le Moyen-Orient

Fady NOUN | OLJ
05/01/2016

L'époque que nous vivons nous interpelle. C'est l'ombre de « la fin des temps » que l'on voit s'étendre sur la plaine de Ninive. Toutes les religions et toutes les sectes ont leur eschatologie, cette partie de la théologie qui traite des fins dernières. Ce qui caractérise l'eschatologie du groupe État islamique, c'est le millénarisme, une croyance en l'avènement d'un règne terrestre de Dieu, et par extension d'un ordre terrestre idéal. En l'espèce, le califat.


L'Église catholique, elle aussi, possède une eschatologie, dans la mesure où elle croit à un second avènement du Christ et à un « Jugement dernier ». Toutefois, elle a banni depuis longtemps de sa doctrine toute croyance en un « millénarisme », c'est-à-dire, dans son cas précis, un « règne terrestre du Messie » en préalable au Jugement dernier. Elle ne sait que trop bien combien l'utopie engendre la terreur.
Comment comprendre ces phénomènes qui nous entourent et nous inquiètent ? Réfléchissant sur le cours de l'histoire et sur la révolution russe, le philosophe Nicolas Berdiaev, par exemple, affirme qu'il existe certains événements qui sont de véritables « apocalypses », c'est-à-dire dans son vocabulaire « des jugements de l'histoire sur l'histoire ». Ainsi les « révolutions », justice immanente, qui « sanctionnent » un ordre injuste, sans préjudice de l'injustice nouvelle que pourrait engendrer la sanction. L'historien Henri-Irénée Marrou, lui, va dans le même sens et s'inscrit en faux contre « l'abus de la notion de progrès » chez Hegel et tout le positivisme historique. Marrou affirme, citant l'historien allemand Léopold Ranke, que « toutes les générations sont à égale distance de Dieu », en ce sens qu'elles sont justiciables de leur action.


Aujourd'hui, l'apparition monstrueuse dans la plaine de Ninive, la troisième guerre mondiale « par morceaux » évoquée par le pape François, le trou dans la couche d'ozone, la fonte des glaciers et de la banquise, les « structures du péché » à l'œuvre dans les sociétés et « les holocaustes silencieux » qu'elles provoquent, l'apparition de puissants courants et forces hostiles à l'ordre naturel pourraient être autant de signes inquiétants que toute une civilisation, tout un ensemble de rapports personnels et internationaux s'approchent de sa « sanction ».


La proclamation par le pape François d'une Année de la miséricorde s'inscrit à n'en pas douter dans ce contexte. C'est l'une des réponses apportées par l'Église catholique à une situation d'urgence qui est aussi bien politique que spirituelle.
François est un homme réaliste. Son réalisme se constate dans sa pastorale, dans la doctrine sociale qu'il défend, dans le poids qu'il accorde aux relations internationales, dans son audace à dénoncer l'injustice. Mais c'est aussi un mystique. C'est en cette qualité qu'il a placé tout son pontificat sous le saint patronage de Notre-Dame de Fatima et qu'il proclame aujourd'hui un Jubilé de la miséricorde.
Qu'a dit la Vierge Marie à Fatima, en 1917 ? Au-delà de l'annonce conditionnelle de la Seconde Guerre mondiale et de l'égarement génocidaire du communisme, elle a annoncé qu'« à la fin, la paix sera rendue au monde ». Qu'est-ce que cette paix ? Comment et quand sera-t-elle rendue ? On n'en sait rien. Nous n'y sommes certainement pas. Ainsi, pour l'Église catholique, la prophétie de Fatima n'est toujours pas accomplie. On sait toutefois que cet accomplissement est lié par la Vierge Marie à « la consécration du monde à son Cœur immaculé ». Comment, par quels moyens, on n'en sait rien non plus. On pense travailler pour l'œcuménisme, et l'on finira dans ses bras.


Ce qui est certain, toutefois, c'est que le Jubilé de la miséricorde a été placé par le pape sous un signe marial, puisqu'il s'est ouvert le 8 décembre dernier, fête de l'Immaculée Conception. Les fidèles sont invités à y pénétrer par une « porte sainte » symbolique (il en existe dans chaque évêché) et à faire preuve de miséricorde les uns envers les autres.
Pour bien comprendre ce jubilé, il faut remonter à Jean-Paul II et au Message de la Divine Miséricorde de sainte Faustine Kowalska, une religieuse polonaise morte en 1938, à 33 ans, au seuil de la Seconde Guerre mondiale.
Dans son encyclique « Dieu riche en miséricorde », Jean-Paul II posait pour ainsi dire les jalons à son successeur, et répondait aussi au vœu du Christ confié à sainte Faustine de voir instaurer une fête de la Divine Miséricorde. Il faut lire cette encyclique pour en saisir la profondeur. La théologie classique opposait la justice de Dieu à son amour. Dans un audacieux paradoxe théologique, Jean-Paul II affirme dans son encyclique que « la miséricorde authentique est la source la plus profonde de la justice (...) l'amour, et seulement lui, est capable de rendre l'homme à lui-même » (14).
La miséricorde ainsi définie par Jean-Paul II, c'est la clémence de la Croix pour les actes impardonnables commis par les Caïn de chaque génération. À travers les messages confiés à sainte Faustine, Jean-Paul II avait bien vu que la miséricorde de Dieu, comme restitution de l'homme à lui-même, est la seule réponse possible au suicide de l'humanité et au Mal à l'œuvre dans le monde, la seule réponse possible à Auschwitz et à tous les camps de la mort du XXe siècle, de la Sibérie aux rizières du Cambodge, du génocide des Arméniens à celui du Rwanda, de l'extermination par la faim de la population du Mont-Liban à l'esclavage du peuple palestinien, de la civilisation de la « mort de Dieu » à l'holocauste silencieux des non-nés, de l'industrie des armements à celle de la pornographie, du crime organisé et du trafic de la drogue à celui des êtres humains. Et aujourd'hui aux atrocités innommables commises au nom de Dieu dans la plaine de Ninive et ailleurs.


Jean-Paul II canonisera sainte Faustine en l'an 2000 et instaurera une fête de la Divine Miséricorde, le premier dimanche après Pâques. Il mourra cinq ans plus tard, le 2 avril 2005, durant la vigile de cette fête. Il n'est pas indifférent de savoir que le premier dimanche après Pâques, l'Église syriaque-orthodoxe commémore les apparitions de la Vierge au-dessus du dôme de la basilique Saints-Pierre-et-Paul, à Mousseitbé, en 1970. Ces deux dates qui se croisent, ça ne s'appelle pas du hasard, ça s'appelle Providence.


N'oublions pas non plus que c'est en la fête de Notre-Dame de Fatima, le 13 mai 1981, que la Vierge détourna la balle d'Ali Agça et sauva la vie de Jean-Paul II, dont elle avait fait entrevoir, par une vision rendu publique en l'an 2000, la mort violente aux trois enfants de Fatima en 1917.
Tout cela prouve que l'histoire est un livre ouvert où tout communique, Fatima, la Pologne et le Liban (et Mossoul et Jérusalem), et dont les pages peuvent être écrites non seulement par le fer et le feu, les sources énergétiques et Henry Kissinger, mais aussi par des hommes et des femmes de sainteté qui, par leurs prières, peuvent en infléchir le cours et faire advenir l'improbable, envers et contre tous les millénarismes, tous les machiavélismes et tous les déterminismes. L'histoire de notre partie du monde, et du monde entier, est en cours, et nul ne sait quelle en sera l'issue, sinon les grands priants dans leurs ermitages et un Dieu « riche en miséricorde ».

 

 

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