Des acteurs qui interrogent, soupèsent, revisitent les comportements, décortiquent les zones d’ombre, exhument ce qui s’allonge pour l’éternité dans les tiroirs et les dossiers déjà empoussiérés.
Dans le cadre de Home Works 7 organisé par Ashkal Alwan, la pièce Ode à la joie, mise en scène et interprétée (un grand mot pour une présence dans la neutralité et la retenue du geste et de l'expression corporelle) par Rabih Mroué (sur les planches du Tournesol) avec un texte écrit par ce dernier en collaboration avec Manal Khader. Une composition dramaturgique pour une réflexion politique et sociétale. Sur l'attaque de Munich en 1972 et la révolution palestinienne. Avec des virées par de l'humour noir et le glissement vers la dénonciation du terrorisme islamiste actuel, barbare et fou. Dans l'égarement collectif, une mise au point et un son de cloche pour dessiller les yeux et réveiller les consciences...
Sur une scène nue, sur fond de grand écran, trois chaises, un appareil photo sur trépied et trois « présentateurs » (Rabih Mroué, Manal Khader et Lina Majdalani) pour reconstituer ce qui a été un tournant décisif dans une cause qu'on voulait rendre « visible ». Et négocier, armes sur les tempes, la libération de prisonniers.
Rappel des faits : la grande fête internationale du sport tourne au cauchemar aux JO tenus dans la capitale de la Bavière en 1972. Huit terroristes du groupe palestinien Septembre noir enlèvent des membres de la délégation israélienne dans le village olympique. Le bilan : onze sportifs israéliens, un policier allemand et 5 terroristes tués dans l'assaut.
Nul ne peut ressusciter les morts
Le lendemain, les jeux reprenaient comme si rien ne s'était passé. Mais en fait, tout avait et a changé. Sauf la violence et sa résilience. Et voilà qu'un demi-siècle plus tard, les esprits fouillent le passé, l'histoire, les rêves, les (dés)espoirs, les rapports politiques, le courage, la témérité, la folie, l'humanité.
Des acteurs, fondus dans l'auditoire car assis dos tournés au public comme en faisant partie intégrante, interrogent les détails de cette attaque, soupèsent les mots, revisitent les comportements des uns et des autres, décortiquent les zones d'ombre, exhument ce qui s'allonge pour l'éternité dans les tiroirs et les dossiers déjà empoussiérés. Un travail de fourmi et de gratte-méninges pour dire ce qui a été délibérément omis, escamoté ou tout simplement tordu. Les médias, ce n'est jamais paroles d'évangile ou transparence...
Ils rouvrent, en toute méticulosité et audace, les livres, les cœurs et les rayons des archives où dorment les secrets. Mais nul ne peut ressusciter les morts ! Au mieux, on en ajuste l'image, la réalité et le tir.
Un exposé à trois voix où le théâtre n'est que prétexte dans un décor austère et moins que minimaliste, si ce n'est l'éclairage avec un rayon de lumière qui balaye un corps ou un visage. Où les projections des films et vidéos s'érigent en pilier de ce dire scénique presque clinique.
Pourtant, tout avait commencé dans le noir comme un conte pour enfants. Et puis le conte est devenu certainement pour adultes. Les fantômes, les nuits hantées par des images dérangeantes, ces lits qu'on change sans pour autant récupérer le sommeil, voilà un labyrinthe où l'on se perd. Un conte où Shéhérazade enivre de mots et d'histoires son royal conjoint pour ne pas mourir à l'aube. Car il y a la vie, ses aléas, ses impondérables. Et ce lit sous lequel on a glissé un explosif... Épée de Damoclès au-dessus de toutes les têtes.
(Pour mémoire : Rabih Mroué, un regard intime sur la guerre)
Et Beethoven, là-dedans ?
Le lit miné : jeu et enjeu de cette pièce qui parle si ouvertement de la constante menace de mourir. Par trahison, par perfidie, par acte de lâcheté, par soif de sang, par vengeance, par idéologie, par croyance, par dévoiement, par (in)humanité. Danger imminent que ni médias, ni passé, ni présent, ni futur n'en donnent jamais une explication ou une image claire. Craindre le lendemain, méconnaître le présent, inventer le futur, sont-ce vraiment les clefs de la sagesse, de la vie ?
Peu importent les mobiles et les motifs. La mort est sous ce lit. Un engin explosif tapi partout comme une vipère sous la rocaille. En démonstration pour ce lit qui terrorise, promis comme un moment cauchemardesque tout le long de la représentation, les trois acteurs apportent sous les spots, devant les yeux moqueurs et un peu ahuris des spectateurs, un minuscule lit de poupée, un extincteur et un pétard. Et boum. Ça explose.
Non comme dans un film d'action ou d'horreur, mais en vrai. Mais c'est si minus qu'on en rit. Forcément. Le public s'interroge: pied de nez? Mascarade? Simulacre? Jeu d'enfant ?
Mais l'on verra, sur grand écran – cet écran à travers lequel le spectateur suit l'action sur scène, en retransmission directe ou enregistrée –, le lit voler en éclats. C'est déjà plus terrifiant et moins drôle. En conclusion, comme une note d'orgue, belle mais mièvre image d'un ciel couvert au-dessus d'une plage avec oiseaux migrateurs. Pour la part d'émotion et les violons qui pleurent, la marche funèbre, en version orchestrée, de Chopin. Et pour ce lit qui saute littéralement, image du dénouement, l'emballement et la pompe de l'apothéose de L'Ode à la joie du génie de Bonn. Si ce n'est l'ultime départ dans l'au-delà, le souhait pour un monde meilleur et une fraternité humaine plus humaine, qu'est-ce qu'il a à voir là-dedans Beethoven ?
* « Ode à la joie », mise en scène de Rabih Mroué, coécrite avec Manal Khader, est une performance (avec Rabih Mroué, Manal Khader et Lina Majdalani) en arabe. Et vidéo en allemand. Avec sous-titrage en anglais et arabe. C'est une production de « Mûnchner Kammerspiele ».
Pour mémoire
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