Le dopage dans l'athlétisme mondial a son accusé n° 1 : la Russie, son gouvernement et ses athlètes ont été cloués au pilori par l'Agence mondiale antidopage (AMA), qui a réclamé hier leur mise au ban du monde sportif dans un rapport explosif.
Quelques mois après le football et le début du scandale à la Fifa, un nouveau séisme ébranle un autre des sports les plus populaires de la planète, l'athlétisme. Mais cette fois, l'accusé est un pays tout entier, et l'un des plus puissants du monde de surcroît. La Russie doit être suspendue de toute compétition en athlétisme, dont les JO 2016 de Rio, en raison de cas de dopage qui n'auraient « pas pu exister » sans l'assentiment du gouvernement, a estimé l'AMA en rendant ce rapport très attendu.
L'AMA « n'a pas le droit de suspendre » la Russie, a aussitôt rétorqué le ministre russe des Sports, Vitaly Moutko. Toutefois, un peu plus tard en journée, Vitali Moutko, cité par l'agence Interfax, a adouci le ton : « Si, à partir (du rapport) de la commission de l'AMA, les instances internationales, comme la Fédération internationale d'athlétisme ou bien l'AMA, émettent des recommandations, nous les suivrons évidemment », a-t-il déclaré. « Je veux bien travailler avec n'importe quelle commission, à condition qu'elle soit impartiale, a ajouté Vitali Moutko. On va se pencher là-dessus, pas la peine de dramatiser. (...) Il y a beaucoup de questions sur lesquelles nous devons nous pencher calmement. » « Il n'y a ni conclusions ni faits nouveaux, qui nous surprennent, dans ce rapport », a-t-il poursuivi, estimant que la Russie n'avait « rien à (se) reprocher ».
De son côté, l'Agence russe antidopage, elle aussi largement mise en cause, a évoqué pour sa part des accusations « infondées ». Le président de l'Agence, Grigori Rodchenkov, a balayé les accusations de l'AMA en ces termes : « C'est juste une commission indépendante, qui peut seulement donner des recommandations », a-t-il déclaré, expliquant que l'AMA se résumait à « trois imbéciles qui n'ont aucune idée sur la façon dont le laboratoire (d'antidopage) fonctionne ». « Ils n'ont suspendu personne », a-t-il affirmé, ajoutant avoir été « interrogé » par l'AMA.
JO « sabotés »
Dans son rapport, l'Agence antidopage juge que les JO 2012 de Londres ont été « sabotés » par la présence d'athlètes dopés et recommande donc la suspension à vie de cinq athlètes féminines russes : la championne olympique du 800 m Maryia Savinova, la médaillée de bronze de ce même 800 m olympique Ekaterina Poistogova (également championne d'Europe en salle), Anastasiya Bazdyreva (coureuse de 800 m), Kristina Ugarova (1 500 m) et Tatjana Myazina (800 m).
Si le document est accablant pour Moscou et ses performances en athlétisme, l'AMA précise que le « dopage organisé » concerne d'autres pays et d'autres sports, qui échappent au domaine de compétence de ce rapport.
Pour sa part, après la publication du rapport, la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) a, elle, lancé un ultimatum à la Russie : elle a jusqu'à la fin de la semaine pour répondre aux accusations, a déclaré son président, Sebastian Coe, qui tente de sauver son sport du naufrage. Faute de quoi, le pays risque une suspension provisoire.
Les écuries d'Augias
Signe de l'ampleur du scandale, Interpol a annoncé dans la foulée du rapport qu'il allait coordonner une enquête mondiale sur le dopage, pilotée par la France. Une opération au nom évocateur : « Augias », comme les écuries qu'avait nettoyées Hercule dans la mythologie.
Le texte, mis en ligne hier après-midi, relève « un haut niveau de collusion parmi les athlètes, les entraîneurs, les médecins, les officiels et les agences sportives pour fournir de façon systématique aux athlètes russes des produits dopants afin d'atteindre le principal objectif de l'État (...) : produire des vainqueurs ». Le rapport de plus de 300 pages décrit « une culture profondément enracinée de la tricherie ». « La décision d'un athlète de ne pas participer (à la tricherie généralisée) est susceptible de le priver d'entraîneurs de premier plan », insistent les auteurs, qui fustigent « une mentalité fondamentalement dévoyée, profondément inscrite chez tous les athlètes russes ».
Ironie du sort, quelques heures avant qu'éclate la tempête, Vladimir Poutine encourageait ses compatriotes à « faire du sport », hier matin dans une interview télévisée. Le président russe l'assurait : « Si vous le faites d'une façon subtile, le succès viendra. »
Suspension pour Diack ?
Par ailleurs, la publication du rapport de l'AMA suit de quelques jours la mise en examen de l'ancien président de l'IAAF, le Sénégalais Lamine Diack, par la justice française. Diack, à qui Coe a succédé en août dernier, est soupçonné d'avoir reçu des sommes d'argent en contrepartie de la couverture de pratiques dopantes, principalement en Russie.
Tout est parti de reportages réalisés par la chaîne allemande ARD en décembre 2014 puis août 2015, avec des témoignages d'anciens dopés russes devenus lanceurs d'alertes. Rapidement, l'AMA a mis sur pied sa commission indépendante pour enquêter sur ces allégations. Parallèlement, la justice française s'est emparée de l'histoire, avec des perquisitions et des auditions qui ont abouti la semaine dernière à trois mises en examen. La première, la plus explosive, a été donc celle de Diack (82 ans) pour corruption passive et blanchiment aggravé. Les deux autres touchent des proches, son conseiller juridique sénégalais Habib Cissé ainsi que l'ancien médecin responsable de la lutte antidopage à l'IAAF, le Français Gabriel Dollé. Tous deux sont mis en examen pour corruption passive.
Hier, la Commission d'éthique du Comité international olympique (CIO) a demandé la suspension provisoire de Lamine Diack comme membre honoraire du CIO. La Commission d'éthique a fait cette « recommandation » sans autre commentaire. Enfin, le CIO a indiqué faire confiance au nouveau président de la Fédération internationale d'athlétisme, Sebastian Coe, pour prendre « toutes les mesures nécessaires » dans le cadre du scandale. Le CIO s'est d'ailleurs félicité de la volonté affichée par l'IAAF de faire « tout ce qu'il faut pour protéger les athlètes propres et reconstruire la confiance dans (ce) sport ».
(Source : AFP)
Les réactions au rapport de l'Ama
- Paula Radcliffe, athlète britannique détentrice du record du monde du marathon, elle-même soupçonnée un temps de dopage : « J'en ai suspecté une partie depuis des années, mais cela est bien pire que ce que j'avais imaginé. L'athlétisme a besoin de prendre une action forte et d'aller rapidement de l'avant dans la bonne direction. C'est le moment pour les athlètes propres de se lever et se battre pour notre sport et sa crédibilité. »
- Bernard Amsalem, président de la Fédération française d'athlétisme : « Des sanctions très dures doivent être prises rapidement à l'encontre de ceux qui ont agi volontairement contre les règlements antidopage et les lois internationales. Nous espérons que ces recommandations seront suivies d'effets dans les plus brefs délais. »
- Travis Tygart, chef de l'agence américaine antidopage (USAda) : « Si la Russie a créé et organisé un système de dopage encouragé par l'État, alors ils n'ont pas le droit d'être autorisés à concourir au niveau mondial. Le monde de l'athlétisme mérite mieux, et tous ceux qui aiment le sport propre doivent s'élever et se confronter à cette menace (...) »


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