Illustration de Pascale Monsef Abboud.
Quand on voit un chauffard en Europe ou en Amérique, c'est toujours avec un sourire mesquin, suivi d'un éclat de rire qu'on s'exclame : « Il doit surement être libanais ! » Et puis, les rires se dissipent dans la lourde brume d'une prise de conscience assez gênante.
C'est sur les routes, derrière un volant de voiture, que le vrai caractère d'une personne est révélé. Armé d'un vaste vocabulaire d'insultes, le Libanais acclamé pour sa chaleur humaine ne s'avère être qu'un égoïste de première classe. Qu'on le veuille ou pas, notre culture, et notre conduite par conséquent, est toujours imprégnée de notre instinct animal. La loi du plus fort est souveraine sur l'asphalte, certains sont même capables de tuer leur compatriote pour ne leur avoir pas laissé la voie. En cas de crise de ce genre, les cris sont poussés hauts et forts dans les rues pendant une semaine, plus ou moins, pour ensuite laisser la place à l'éternel silence de l'amnésie. Le bonheur se trouve en effet dans l'ignorance du only in Lebanon.
On rôde toujours autour de la question sans réellement y atterrir. Ici, on fait absolument tout, ou presque, pour nourrir notre ego insatiable ; on aime montrer aux gens les vidéos de décapitation due à la cavalcade d'un camion, de meurtre de sang-froid en plein cœur de Gemmayzé ; on aime spéculer sur le contexte de la cause, on aime crier de vive voix à qui peut nous entendre par quel lien impossible on aurait pu connaître la ou les victimes. Même les médias ne se retiennent pas de publier tous les détails et photos atroces sans penser aux répercussions sur les familles des victimes. Cet oubli de la décence et de la dignité humaine, remplacées par une vanité déplorable, est simplement insupportable.
Déjà, on attend les plus hideuses des situations, des accidents et des morts pour lancer des appels dans le vide. Le mot « prévention » n'existe pas dans le lexique libanais, et c'est de là que proviennent la plupart de nos handicaps. Oui, les organisations comme Yasa, Roadforlife et Kunhadi, qui n'ont vu le jour qu'après des morts immondes, ont leur mérite. Avec des campagnes de sensibilisation, ils font des progrès immenses, mais très relatifs. Ils restent toujours malheureusement impuissants et limités face aux convictions populistes et à la passivité du peuple et de l'État.
Avec une absence quasi totale de transports en commun et une infrastructure qui ne consiste qu'en quelques routes parsemées de cratères, décorées de belles lignes blanches qui ne servent à rien et aussitôt effacées, notre cher pays n'est, d'emblée, pas gâté. Si l'on ajoute à cela la conduite chaotique des gens qui s'achètent leur permis de conduire pour éviter les tests, même le plus naïf d'entre nous n'a pas le droit d'être surpris que les morts sur les routes soient la quatrième cause de décès à l'intérieur de nos petits 10 452 km2.
Alors, allons-nous continuer à revendiquer nos droits sans ressentir la nécessité ne serait-ce qu'une ébauche de devoir social ? Allons-nous jeter des canettes par la fenêtre de notre auto tout en exigeant la collecte des poubelles ? Allons-nous gueuler « Où est le gouvernement » à 120km/h à contresens dans une zone scolaire? Allons-nous vous plaindre de la conduite des autres avec le téléphone dans une main et une man'ouché ou un rouge à lèvres dans l'autre ? Allons-nous klaxonner et insulter le désordre causé par les taxis-services, brûlant à toute allure les feux rouges, pour ne pas patienter une petite minute afin de permettre à la société de retrouver un fragile équilibre ? Au vu de notre sinistre passé, nous avons peur de la réponse à ces questions; malheureusement, aucun mot écrit ou dit (cet article futile y compris) ne changera la situation. Notre pragmatisme, couplé au « pourquoi dois-je le faire si personne d'autre ne le fait », est tout sauf optimiste.
L'automobile n'est pas au cœur de l'affaire, mais elle constitue une illustration excellente et exhaustive du problème. Tout le monde parle de changement : nous sommes tous d'incorruptibles puissants procureurs quand nous sommes bien abrités derrière nos mots et nos slogans, mais dès qu'il s'agit de passer à l'acte, nous avons soudainement beaucoup d'engagements venus de nulle part. Sans entrer dans l'inévitable cliché du « chaque voix compte », il faut demander le changement en nous-même, mais cela ne suffit pas. Il ne faut pas seulement changer la vision gouvernementale non plus. Le Liban est tel un enfant mal éduqué qui a atteint l'âge adulte prématurément : c'est toute une culture qu'il faut réenseigner.
Non, les feux ne sont pas toujours verts.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef