Photo Sami Ayad
La Cerisaie, pièce testament d'Anton Tchekhov sur la noblesse russe désargentée et le changement de classe au niveau des propriétaires terriens, est plus que jamais d'actualité au pays du Cèdre. Sa version en arabe, Bustan al-Karaz, mise en scène et interprétée, sans éclat novateur, par Carlos Chahine, avec une distribution d'une quinzaine d'acteurs, c'est mettre un peu le doigt sur la plaie de l'éruptif et désordonné boom immobilier local. Théâtre tchékhovien libanisé, en tornade, en ton criard, en débit accéléré. Sans ses silences, intériorités, lenteurs et frémissements poétiques...
Dès la première phrase, par-delà un chuintement de bruit de locomotive lointaine et la lumière vacillante d'une bougie, l'un des personnages lâche ce « Bravo 3eleyk chou hmar ! » (Bravo à toi, espèce d'âne!). Le ton, à une flagrante infidélité au texte original, traficoté, est dessiné. Familiarité et populisme très libanais, tel un vulgaire feuilleton télévisé, pour un langage que Tchekhov tenait plus à distance malgré son réalisme.
Dans un décor simple et minimaliste, pas Russie profonde mais très montagne du Kesrouan ou autre coin d'un bled campagnard de la chaîne du Mont-Liban (six tapis iraniens défraîchis, une vieille armoire en bois « safarbarlek », des chaises en rotin et osier, un canapé à l'étoffe élimée), se retrouvent les maîtres d'une cerisaie, dans une bruyante assemblée. Entre craintes du lendemain et nostalgie du passé. Ainsi que les domestiques, serviteurs et parasites qui piquent toujours dans leur assiette.
Le samovar est remplacé par un brasero pour une atmosphère crépusculaire pourtant nimbée de joie où un rusé marchand, d'extraction modeste, aujourd'hui magnat aux poches pleines, s'est faufilé pour mieux décrocher ce lopin de terre convoité. Un lopin de terre sans grande ressource et rentabilité autre que ses cerisiers en fleurs, ses pots de confiture, ses pique-niques ombragés et les souvenirs de la maisonnée noués aux troncs et aux branches de ses arbres...
Face à des propriétaires aux tons mi-badins, vaguement inquiets mais aux abois entre dettes, hypothèques, intérêts bancaires et autres chutes dans le tourbillon des faillites, les tractations sournoises pour un inexorable achat font lentement surface.
La notabilité ici, c'est la frivole et attachante cheikha Leïla et son frère cheikh Camille, enfant de cinquante ans, dégingandé, au bagout intarissable et insipide. Deux figures centrales entourées d'une kyrielle de personnages amusants et émouvants, tels l'éternel étudiant Boutros, la douce Violette, la petite Nada, la curieuse gouvernante Charlotte et le requin Salim, secrètement amoureux de l'élégante Leïla tout en n'en pinçant pas moins pour sa fille adoptive Violette... Palette irisée de sentiments complexes et de sensibilité vive où meurt une société et en naît une autre.
Dans ce riche spectre diffusant les intermittences du cœur, les rets du destin à travers possession, gestion des biens, passions sous la cendre et émergences des besoins d'une classe aux dents longues à rayer le plancher, se referme une page de l'histoire et s'en ouvre une nouvelle...Toute chose a une fin et toute fin a un début.
Sans foi ni loi
La propriété sera vendue car le « trend » de la construction, des promoteurs immobiliers et les appétits des nouveaux parvenus, impitoyable rouleau compresseur, est infini. Dans ce jeu des parcours humains et du cours imprévisible de l'histoire, Tchekhov, à l'œuvre universelle et intemporelle, est bien entendu de grande actualité en terre de Gibran où les prix des terres volent, l'inflation ronge le citoyen, les nouveaux acquéreurs, nantis jusqu'à en crever, sont sans foi ni loi. Dans une société en anarchie de mutation pour une mouvance sans frein, ce théâtre est un vrai reflet de miroir et un tremplin de réflexion.
C'est dans cette optique que la pièce de l'auteur de La mouette est du plus haut intérêt. Avec, bien entendu, son aspect de représentation théâtrale pour un jeu nuancé et subtil. Mais ici peu maîtrisé et aux couleurs indécises, pour une Leïla (Randa Asmar) plus dans l'affectation et le maniérisme mondain que la profondeur (elle pleure son Éden perdu avec l'emphase d'une diva qui pose pour un magazine haute couture...), ainsi que son frère (Carlos Chahine) au corps raide comme une trique et aux expressions presque fades, pour une enfance prolongée.
Restent la fraîcheur et la beauté de Carole el-Hage et de Joyce Abou Jaoudé, et le comportement de garçon déluré de Cynthia Karam. Les acteurs, dans cet huis clos étouffant transformé en nouba (surtout cette fête telle une « zaffé » avec danse orientale et sequins qui tintinnabulent aux hanches d'une Charlotte disjonctée et baragouinant allemand, plus délirante que tchékhovienne) sont menés dans une farandole effrénée qui ne laisse pas de répit pour qu'effleure l'émotion.
Si l'œuvre de Tchekhov est une comédie, elle est loin d'être un divertissement purement comique. La traduction et le jeu, forcés au fusain, pèchent ici par excès de gestuelle et de phrases aux vocables lourds, un peu loin de la finesse et de la retenue de l'esprit de l'auteur des Trois sœurs.
Dans cette agitation constante et frénétique, pour la mort en ce jardin, on déplore surtout l'absence de moments de silence, de calme, de retrait, de recueillement, de contemplation. Pour souffler et surtout pour laisser filtrer cette poésie si diaphane, si délicate dans le théâtre de Tchekhov.
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Fiche technique
Mise en scène: Carlos Chahine
Acteurs: Randa Asmar, Joyce Abou Jaoudé, Carole el-Hage, Carlos Chahine, Ali Saa, Joseph Zeitouni, Maurice Maalouf, Cynthia Karam, Hadi Daïbes, Sirina el-Chami, Houssam Sabah, Fouad Yammine, Sarah el-Bitar.


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