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Moyen Orient et Monde - Commentaire

Quelle société civile tunisienne a réellement été récompensée par le prix Nobel ?

Le président de la Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) Abdessattar Ben Moussa a reçu le prix Nobel 2015 avec d’autres membres du Quartette tunisien pour le dialogue national. Fethi Belaid / AFP

En Tunisie, l'attribution du prix Nobel à un groupe qu'on a appelé le « Quartette » et qui rassemble quatre acteurs principaux de la société civile historique tunisienne que sont l'UGTT (Union générale tunisienne du travail), la LTDH (Ligue tunisienne des droits de l'homme), l'UTICA (L'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat), ainsi que l'ordre national des avocats, alimente les polémiques.
Cette récompense pour la « contribution décisive (du Quartette) dans la construction d'une démocratie pluraliste en Tunisie après la révolution du Jasmin de 2011 », à travers la mise en place du dialogue national, met les Tunisiens face à leur histoire immédiate et à la manière dont ils se perçoivent à travers le processus démocratique. Que vient récompenser ce prix Nobel ? Qu'en est-il de ce « dialogue national » toujours mis en exergue dès lors qu'on parle de la Tunisie ?
Revenir sur l'histoire immédiate a cela de complexe que la période post-Ben Ali nourrit des interprétations et des visions antagonistes. Depuis les élections du 23 octobre 2011 et leurs conséquences, c'est-à-dire une Assemblée nationale constituante (ANC) dominée par le parti islamiste Ennahda, le parti social-démocrate Ettakatol et le Congrès pour la République (le parti de Moncef Marzouki), une coalition de ces trois partis est née, composant un exécutif qui a exclu de fait les autres partis politiques et les autres personnalités tunisiennes qui n'avaient pas obtenu les résultats électoraux suffisants ou qui ne souhaitaient pas intégrer ce nouvel exécutif, la troïka.
Les exilés politiques de retour en Tunisie seront nombreux, aussi bien à l'ANC que dans le gouvernement. Ceci explique le faible ancrage de cette nouvelle majorité dans la société tunisienne, dans sa société civile, dans son administration, ainsi que l'inexpérience et les méconnaissances de ces rouages administratifs. Cette situation va très vite créer une difficulté à gérer l'État et les enjeux post-autoritarisme : situation sécuritaire, dégradation de la situation économique, revendications sociales, émergence du radicalisme politique et de la violence. Le point culminant de la dégradation étant atteint par l'assassinat de deux leaders de la gauche tunisienne, Chokri Belaid en février 2013 et Mohammad Brahmi en juillet 2013.
Ce climat allant de pair avec la stagnation du travail de l'ANC, qui n'avance pas suffisamment vite dans la rédaction de la Constitution, va provoquer une mobilisation de la société civile incluant les groupes qu'on appellera plus tard le Quartette, qui propose dès lors de se substituer à la majorité élue. Comme l'écrira Yahd Ben Achour, éminent juriste et artisan des instances pour organiser la transition démocratique après la fuite de Ben Ali, « par la suite, la revendication de l'action politique par consensus est devenue le leitmotiv de l'opposition et des partis non représentés à l'Assemblée. Après d'âpres polémiques entre la troïka, coalition majoritaire, et les partis de l'opposition, en particulier Nida' Tounès (parti créé en juin 2012 par Béji Caïd Sebsi, ancien ministre de Bourguiba, ce parti qui rassemble une partie de la famille destourienne, et de la gauche tunisienne, initialement hostile à la vision de l'islam politique d'Ennahda), le principe du consensus finit par l'emporter et réaménager les modes de prise de décision fondés sur la légitimité électorale et le principe majoritaire pour les asseoir sur la légitimité consensuelle ».
À ces débats, théoriques, juridiques, politiques, il faudra aussi intégrer les mobilisations et des sit-in au Bardo durant l'été 2013, où les partisans de la dissolution de l'ANC s'opposeront aux tenants de la légitimité électorale, avec en arrière-fond les mobilisations de Tamarod en Égypte et du coup d'État militaire contre le président élu Mohammad Morsi. La tentation du scénario égyptien et la crainte de ce scénario participeront à renforcer ces lignes de clivage.
En récompensant le Quartette, en faisant du dialogue national et de son corollaire le « consensus mou », le Nobel prend le relais des diplomaties étrangères et des institutions financières internationales qui défendent depuis 2013 une ligne de consensus et l'alliance entre les deux forces politiques les plus importantes en Tunisie, les islamistes d'Ennahda et Nida' Tounès (la famille héritière du Destour et du modernisme bourguibien). Faisant ainsi la promotion d'une certaine manière de faire de la politique dans le champ politique tunisien. Si Bourguiba a très vite construit le « compromis bourguibien » pour préserver les équilibres sociaux et politiques pour renforcer son régime, si Ben Ali à travers le Pacte national et son discours du 31 mars 1988 affirme : « Nous avons instauré le Pacte national dans lequel les différentes catégories et tendances intellectuelles et politiques font leur fonction autour de contenus et de constantes communs qui nous aideront à affronter, comme un seul homme, les difficultés », l'année 2013 verra émerger l'idée et le cadre du dialogue national, excluant et stigmatisant celles et ceux qui ne souhaitent pas rejoindre cet « esprit ».
Cette idée d'«affronter comme un seul homme les difficultés » sera utilisée pour imposer un gouvernement de compétences, avec comme Premier ministre Mehdi Jomaa en décembre 2013. Ce sera aussi le même argument utilisé par la famille islamiste pour promouvoir cette ligne politique, en arguant de la situation dans les autres pays arabes, et mieux défendre un modèle consensuel qui fera fi « du peuple des élections », et en privilégiant le cadre imposé par le dialogue national. C'est cela que le prix Nobel vient de récompenser. Une certaine lecture tunisienne, un certain paradigme du changement dans le monde arabe, et surtout une photographie d'une société civile, qui ressemble de moins en moins à celle qui a émergé depuis 2011.


En Tunisie, l'attribution du prix Nobel à un groupe qu'on a appelé le « Quartette » et qui rassemble quatre acteurs principaux de la société civile historique tunisienne que sont l'UGTT (Union générale tunisienne du travail), la LTDH (Ligue tunisienne des droits de l'homme), l'UTICA (L'Union tunisienne de l'industrie, du commerce et de l'artisanat), ainsi que l'ordre national des...

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