Si le paysage libanais reste encore confus, la première réunion du dialogue national version 2015 montre que le pouvoir en place a réussi à reprendre l'initiative, face à la rue qui gronde. Le mouvement populaire lancé dans la foulée de la crise inacceptable, dite des déchets, peut considérer qu'il a déjà marqué quelques points : d'une part, il a fait peur au pouvoir et au système en place, au point que des mesures de sécurité exceptionnelles avaient été prises autour du Parlement mercredi, alors que les manifestations à caractère partisan ou confessionnel n'ont jamais autant mobilisé les forces de l'ordre.
Cette constatation mérite d'ailleurs qu'on s'y arrête, puisqu'elle montre qu'en réalité le pouvoir confessionnel a plus peur des manifestants de la société civile que de ceux qui défilent sous la bannière des partis ou des communautés. C'est d'ailleurs à cause de ces manifestants que les piliers du pouvoir actuel, à savoir le courant du Futur, le président de la Chambre et le leader Walid Joumblatt, se sont démenés pour tenter de trouver des compromis qui puissent faire taire la rue. Bien que Nabih Berry s'en défende et affirme que la décision de convoquer une conférence pour le dialogue national ait été prise bien avant le mouvement de protestation populaire, il semble que les deux questions soient liées. Si la décision du dialogue a donc été prise avant les manifestations, l'acceptation de toutes les parties (exception faite des Forces libanaises) d'y participer sans poser de conditions préalables a été dictée par la colère de la rue. Certains politologues affirment qu'un pouvoir qui fait un tel étalage de force montre qu'il a peur, et, s'il a peur, c'est qu'il est déjà fini. Mais ici, la situation est différente. Le système confessionnel en place depuis la naissance du Liban, qui a connu une nouvelle jeunesse à travers l'accord de Taëf, s'est plutôt ressaisi et a resserré les rangs pour se retrouver autour d'une table. Ce régime qui a toujours compté sur un appui international depuis son instauration jusqu'à aujourd'hui a une fois de plus été repêché par la communauté internationale qui a multiplié les messages clairs d'appui au gouvernement, et, à travers lui, au système en place. Les conseils de l'ambassadeur des États-Unis David Hale (dont le mandat a été prolongé, puisqu'il devait partir fin juillet) aux responsables de ne pas réagir violemment contre les manifestants visaient essentiellement non pas à protéger ceux-ci, mais à éviter des débordements qui rendraient la situation incontrôlable...
L'initiative de Nabih Berry est donc venue à point nommé pour servir de planche de salut au système face à la rue en colère, qui avait, dans un même élan, dépassé les clivages traditionnels, confessionnels et politiques. Le mérite de la rue a donc été de réussir à ébranler l'édifice, entraînant ainsi les parrains étrangers à se mobiliser pour le préserver.
L'autre point marqué par la rue survoltée a été de pousser les responsables à rechercher des solutions à la crise des déchets qui ne soient pas une mascarade destinée à préserver leurs intérêts. Le principe de la décentralisation des traitements a donc été adopté via l'octroi de nouvelles prérogatives doublées de ressources aux municipalités, comme le réclamaient les manifestants. Mais Sukleen est remise en selle pour une nouvelle période de dix-huit mois. Le ministre de l'Agriculture Akram Chehayeb a toutefois précisé que la société ne sera plus chargée que du ramassage et du transport des déchets. Les autres contrats portant sur le tri et le traitement des ordures n'ont pas été renouvelés, sachant que la société ne faisait pas le travail qui lui était demandé. Mais, bien entendu, nul n'a songé à lui demander réparation pour ne pas avoir respecté pendant toutes ces années les clauses des contrats signés... Le gouvernement a surtout misé sur le soulagement de la population de voir cette question réglée, lequel soulagement devrait lui faire oublier d'être trop pointilleuse. L'avenir dira si ce pronostic est réaliste.
Mais, à ce stade, il est clair qu'un compromis est en préparation. Pour l'instant, aucune des parties n'en parle clairement. Mais la décision du Premier ministre de convoquer une réunion du Conseil des ministres mercredi après la réunion du dialogue a été prise après des concertations intensives avec le président de la Chambre, Walid Joumblatt et le CPL pendant presque toute la nuit de mardi à mercredi. Le bloc du général Michel Aoun a finalement accepté de ne pas paralyser la séance tout en se réservant la possibilité de dire qu'il n'est pas vraiment d'accord avec les solutions proposées. C'est ainsi que le ministre de l'Éducation Élias Bou Saab a assisté à la séance alors que le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil s'est abstenu.
La deuxième partie du compromis en gestation est attendue la semaine prochaine : Berry, Joumblatt, Aoun et le Hezbollah ont tendu une perche au courant du Futur en permettant la tenue du Conseil des ministres. C'est au tour de ce dernier désormais de rendre la pareille en acceptant une solution pour la question des nominations militaires par le biais d'un projet de loi qui serait adopté au Parlement. Derrière les grands discours sur l'élection présidentielle qui ont occupé les quatre heures de la première réunion du dialogue national version 2015, les enjeux véritables sont donc différents. Les protagonistes veulent en réalité assurer une relance du fonctionnement des institutions publiques, à savoir le gouvernement et le Parlement, en attendant le dialogue régional et international, seul, à ce stade en mesure de débloquer le dossier présidentiel.
Cette constatation mérite d'ailleurs qu'on s'y arrête, puisqu'elle montre qu'en réalité le pouvoir confessionnel a plus peur des manifestants de la société civile que de ceux qui défilent sous la bannière...


La planche de salut est l'élection immédiate d'un Président de la république. Tout le reste n'est qu'une cuisine de cailloux à consommer sans modération.
12 h 03, le 12 septembre 2015