Des migrants attendent sur une plage de Bodrum l’arrivée des passeurs pour les prendre à l’île grecque de Kos. Bulent Kilic/AFP
Douaa', réfugiée syrienne de 22 ans, compte nerveusement les heures avant d'embarquer de Bodrum, ville touristique sur la côte égéenne en Turquie, pour la Grèce. Cette mère de deux enfants espère que cette nuit leur offrira une vie meilleure de l'autre côté, en Europe.
« Mon mari discute avec un homme (un passeur) qu'on a payé 1 200 dollars pour chacun » des membres de la famille, raconte à l'AFP la jeune femme, assise dans le jardin de la mairie. C'est le prix à payer pour prendre place dans un canot pneumatique censé les conduire vers l'île grecque de Kos, première porte d'entrée en Europe. « Nous avons peur qu'il prenne l'argent et disparaisse », s'inquiète la jeune mère prête à rejoindre cet inconnu « ce soir à 23h pour partir ».
Afghans, Syriens, Africains ou autres... Les candidats à l'exil profitent chaque jour de la douceur estivale pour atteindre depuis Bodrum l'eldorado européen, au terme d'une courte mais dangereuse traversée. Hier, cinq migrants syriens, partis de Bodrum, sont morts noyés lorsque l'embarcation dans laquelle ils se trouvaient avec 24 autres personnes s'est retournée et a coulé, a annoncé l'agence progouvernementale Anatolie.
Incapables de se débrouiller seuls, ces migrants doivent s'appuyer sur des passeurs qui coordonnent l'entreprise ; de la livraison dans des stations de bus de la ville de canots pneumatiques – commandés depuis Istanbul et Izmir – jusqu'au transport en taxi au point d'embarquement.
Non loin, Hassan, 16 ans, se désole de « ne pas savoir quand » il va partir. Sans argent, l'adolescent squatte depuis une semaine une aire de jeux pour enfants avec une centaine d'autres réfugiés, se nourrissant « de yaourt et de pain » en attendant son départ. Comme tous ses compagnons d'infortune, il a échoué à Bodrum sur les conseils de passeurs, avec lesquels il avait pris contact dans le sud-est de la Turquie.
« Promesse d'une vie meilleure »
Compte tenu de la forte présence policière turque sur la côte, rien n'est moins sûr que la réussite de la traversée ou, en cas d'échec, le remboursement de l'argent par les passeurs.
« Aujourd'hui, nous avons arrêté un passeur iranien en flagrant délit », explique à l'AFP un membre de la gendarmerie turque, précisant que les passeurs, originaires de Turquie, d'Iran, de Pakistan, de Syrie et parfois de Côte d'Ivoire, risquent jusqu'à huit ans de prison.
Les réfugiés, eux, sont condamnés à une amende de 2 200 livres turques (700 euros), avant d'être présentés à une antenne de l'agence d'immigration puis déplacés vers un camp de réfugiés.
« La plupart d'entre eux ne peuvent payer l'amende. Ils repartent dans les camps de réfugiés puis reviennent » à Bodrum, raconte un témoin du sauvetage, qui en a vu « revenir quatre fois ici pour tenter la traversée ».
Quatre ans après le début du conflit syrien, la plupart des réfugiés syriens – dont 1,8 million vivent en Turquie – ont perdu espoir de rentrer un jour chez eux et se tournent désormais vers l'Europe, explique Metin Corabatir, directeur du Centre de recherches sur l'asile et les migrations basé à Ankara.
En un mois, près de 18 300 migrants ont été secourus par la Turquie en mer Egée et près de 5 300 rien que la semaine dernière, a annoncé lundi le gouvernement turc. « Les passeurs encouragent les réfugiés à se rendre en Europe, avec la promesse d'une vie meilleure », a expliqué M. Corabatir à l'AFP.
« Des clients comme les autres »
Les passeurs ne sont d'ailleurs pas les seuls à profiter de ce commerce avec les migrants, qui n'emportent presque rien avec eux si ce n'est des gilets de sauvetage ou des bouées de secours pour les moins chanceux.
Ces nouveaux clients sont aussi une aubaine pour les boutiques de Bodrum. « J'ai vendu 100 à 150 gilets en une semaine », confie une jeune vendeuse sans donner son nom. Acheté « 30 livres » (9,44 euros), un gilet de sauvetage est revendu « 35 livres » (11 euros), ajoute-t-elle. Et puis, s'il y a vente, c'est qu'il y a demande, souligne un des vendeurs. « S'ils avaient été des touristes, je leur aurais proposé plutôt du vin », ironise-t-il.
Après tout, ce sont des clients comme les autres, juge un conducteur de taxi, qui n'a aucun scrupule à conduire les migrants à l'embarquement : « On ne peut pas leur dire "Vous êtes des réfugiés, ne montez pas dans ma voiture". »
Fulya OZERKAN/AFP


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