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Culture

Toi Jeane, moi Tarzan

Chanson(s) d’amour
07/08/2015

Une nuit d'été en ville. 1975. Quelque part, dans un Sud où les moustiques et les mojitos un peu tièdes sont rois. Canicule. Moiteur. Frémissements. Quelque chose de terrible va se passer. Des ventilateurs agonisent. L'électricité est capricieuse. L'appartement est à peine oxygéné, presque entièrement bouffé par une sculpture gigantesque : un cheval noir, comme un seigneur de la Mancha. Sur la grande table beigeâtre en formica pré-Ikéa : des paquets de Lucky Strike, des cadavres de tequila, il y a sept ou neuf bouteilles, une vieille assiette fleurie où finissent de mourir des restes de chili con carne, un sachet de cocaïne sur un CD de Bruce Springsteen, des traces de poudre sur une biographie d'Oum Kalsoum, un ours en peluche-sac à main, un tube de rouge à lèvres fraise Tagada sans marque, un gant de boxe élimé. Ils ne se regardent même pas. Même plus. Quelque chose de terrible va se passer. Elle porte une robe blanche, courte, à bustier. Si blanche. Si blonde. Pieds nus. Elle ressemble à Marilyn, Monroe cette fois, pas Manson, une Marilyn moins perchée, un poil plus connectée, une Madame Bovary qui lit et relit Nabokov, la comtesse de Ségur et Emily Brontë en pleurnichant joliment. Lui est torse nu. Tatouée sur ses pectoraux, une phrase : toi Jeane, moi Tarzan. Son dos est lacéré de griffures. Son Levi's est lourd de sueur. Pieds nus aussi. Ils ne se regardent vraiment pas, mais ils ne voient, chacun, que l'autre. Ils ne (se) parlent pas. Quelque chose de terrible va se passer. L'odeur est inouïe : un relent de Guerlain, du tabac froid, quelque chose qui ressemble à du Baygon vert et puis cette fragrance reconnaissable entre mille : celle du désir. Celle des sexes. L'odor di femina, musquée, sucrée, exigeante, sur laquelle viennent ricocher des molécules énormes de testostérone. Il sniffe un rail, elle allume une cigarette, l'halogène faiblit, il se lève pour tirer les rideaux, elle lui dit, en français, avec son accent américain à tomber, comme un Jane B. qui n'aurait jamais rencontré Gainsbourg : Mais reste encore. Il lui répond que c'est trop tard ou peut-être trop tôt, elle étouffe un sanglot, il se gratte les joues, ses ongles sont sales, elle lui redit, haletante : Mais reste encore, trois fois, onze fois, dix-sept fois, Mais reste encore, il crie, elle hurle, il tombe à genoux, cache sa tête sous sa robe, il pleure : Je ne t'aime plus, chuchote-t-il, elle sent qu'elle va s'évanouir, elle a tellement mal au ventre, elle croque un Valium. Quelque chose de terrible va se passer. Il la gifle. Il pleure. Elle lèche ses larmes. Mais reste encore. Elle ne hurle plus, elle râle. Ils ont mal à la peau. Elle le jette sur le canapé. Sangsue. Collée à son oreille, elle improvise une prière, elle la psalmodie, pharaonne déjantée : Je peux tout te pardonner / Et faire semblant d'oublier / Je veux bien fermer les yeux / Et faire tout ce que tu veux / Je veux bien te partager / Et je veux te supplier / Mais reste encore / Faisons l'amour avant de nous dire adieu / Faisons l'amour puisque c'est fini nous deux / Faisons l'amour comme si c'était la première fois / Encore une fois toi et moi puisque l'amour s'en va. Il ne dit rien. Juste deux mots : My queen. Il s'extirpe d'elle, en pleurant, bien sûr. Humains, trop humains. Leurs peaux se décomposent, ils hurlent de douleur. Quelque chose de terrible va se passer. Mais peu importe : faisons l'amour avant de nous dire adieu. Il claque la porte en partant. Des orages dans la nuit. L'incendie brûlera tout.

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P.-S. : en 1976, Jeane Manson vend en 4 mois plus d'un million d'exemplaires d'Avant de nous dire adieu. Et plus de trente millions de disques dans sa carrière. Elle sera ce soir sur la scène des Ehdeniyate. Reine blanche / reine rouge. Kitschissime, mais inratable. Même avec Claude Barzotti à ses côtés.

 

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