La Chine intimide les Philippines dans le cadre d’un conflit territorial sur la possession d’îlots en mer de Chine méridionale. Sur cette photo, des ouvriers philippins manifestaient vendredi dernier, devant le consulat chinois à Manille, contre l’hégémonisme de Pékin. Ils ont ainsi appelé au boycott des produits chinois. Jay Directo/AFP
La Chine a fait des efforts considérables pour accroître son influence sans recourir à la force ou la coercition. En 2007, Hu Jintao, qui était alors président, a déclaré que le pays devait accroître son influence, et le président Xi Jinping a répété la même chose l'année dernière. Ils savent qu'un pays comme la Chine, dont la puissance économique et militaire va croissant, peut inspirer la crainte à ses voisins et les inciter à former une coalition pour se protéger. Il lui faut donc éviter de faire peur, mais des obstacles considérables s'opposent à cette stratégie qui a cependant connu un certain succès.
C'est ainsi que la Chine a convaincu une multitude de pays de participer à sa Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII) et qu'elle distribue des milliards de dollars au titre de l'assistance lors des visites d'État de ses dirigeants à l'étranger. Aussi, certains observateurs craignent-ils qu'en matière d'image, la Chine ne finisse par l'emporter sur d'autres pays comme les USA. D'après les estimations du sinologue américain David Shambaugh, la Chine dépense quelque 10 milliards de dollars par an en propagande externe. À titre de comparaison, les USA n'ont dépensé que 666 millions de dollars en relations publiques l'année dernière.
Pourtant, les milliards de dollars que la Chine dépense pour son offensive de charme ne lui rapportent pas grand-chose. En Amérique du Nord, en Europe, en Inde et au Japon, les sondages montrent que l'influence chinoise est mal perçue par la majorité de la population. Elle est mieux perçue en Amérique latine et en Afrique, où elle n'est pas impliquée dans des conflits territoriaux et où l'on attache peut-être moins d'importance qu'ailleurs aux questions des droits humains. Mais dans beaucoup de pays de ces régions, son comportement (par exemple l'importation de main-d'œuvre pour les constructions d'infrastructure) n'est guère apprécié.
Il n'est pas facile de combiner en une stratégie efficace le rayonnement d'un pays avec sa puissance militaire et économique. Le rayonnement dépend essentiellement de trois ressources : sa culture (là où elle est appréciée), ses valeurs politiques (quand il les respecte, que ce soit à l'intérieur ou à l'extérieur de ses frontières) et sa politique étrangère (quand elle est considérée comme légitime et s'accompagne d'une autorité morale). La Chine a renforcé ses atouts culturels et économiques, mais a porté bien moins d'attention aux facteurs politiques qui lui sont beaucoup moins favorables.
De récents sondages au niveau international montrent que deux grands facteurs limitent le rayonnement de la Chine. Le premier est le nationalisme. Le Parti communiste fonde sa légitimité non seulement sur la croissance économique mais aussi sur le nationalisme, ce qui affecte le pouvoir d'attraction du « Rêve chinois » de Xi et encourage une politique génératrice de tensions avec ses voisins – que ce soit en mer de Chine méridionale ou ailleurs.
Ainsi, la Chine intimide les Philippines dans le cadre d'un conflit territorial sur la possession d'îlots en mer de Chine méridionale, ce qui limite la sympathie que peut lui attirer l'Institut Confucius qu'elle a établi à Manille pour enseigner la culture chinoise (elle a ouvert quelque 500 instituts de ce genre dans plus de 100 pays). Les émeutes antichinoises de l'année dernière au Vietnam, en raison de forages pétroliers effectués par la Chine dans des eaux revendiquées par les deux pays, sont également la conséquence de sa politique étrangère.
Le deuxième facteur qui limite le rayonnement de la Chine est sa réticence à tirer avantage d'une société civile libre. Ainsi que l'a souligné The Economist, le Parti communiste chinois ne croit pas que le rayonnement d'un pays tient pour beaucoup aux individus, au secteur privé et à la société civile ; il s'accroche à l'idée que c'est l'État qui est essentiellement à l'origine du rayonnement d'un pays, en assurant la promotion des grands symboles culturels dont il pense qu'ils exercent une attraction universelle et qu'il utilise souvent pour sa propagande.
Aujourd'hui, l'information est surabondante ; par contre, l'attention que l'on porte à un média est chose rare, elle dépend de sa crédibilité – or la propagande gouvernementale est rarement crédible. Malgré tous les efforts qu'elle a déployés, la Chine n'a pas réussi à faire de l'agence de presse Xinhua ou de CCTV (la télévision centrale de Chine) des concurrents sérieux de CNN ou de la BBC.
À l'opposé, le rayonnement des USA ne tient pas tant à leur gouvernement qu'à la société civile – qu'il s'agisse des universités, des fondations, d'Hollywood ou de la pop culture entre bien d'autres choses. Or le secteur culturel chinois n'a pas encore la dimension suffisante (à l'échelle d'Hollywood ou des universités américaines) pour rivaliser avec les USA. Mais surtout, l'Empire du Milieu ne dispose pas des nombreuses ONG qui sont à l'origine d'une grande partie du rayonnement des USA dans le monde.
Par ailleurs, les ONG peuvent non seulement susciter la sympathie à l'égard d'un pays et en donner une image positive, mais, par leur critique et leur liberté de paroles, elles peuvent aussi compenser la détérioration de son image due à une politique impopulaire (l'invasion américaine de l'Irak par exemple). En Chine, c'est l'inverse : la politique du gouvernement nuit à l'image du pays.
Le gain en matière d'image que la Chine a obtenu grâce aux Jeux olympiques de Pékin en 2008 a été perdu du fait de la répression à l'encontre des militants des droits humains, et celui obtenu grâce à l'exposition de Shanghai en 2010 l'a été du fait de l'emprisonnement du Prix Nobel de la paix Liu Xiaobo et de la diffusion par les télévisions du monde entier de sa chaise vide lors des cérémonies d'Oslo. En termes de marketing, on pourrait dire que la Chine foule aux pieds son propre message.
Les programmes d'aide de la Chine sont souvent constructifs, son économie est forte et sa culture suscite souvent l'admiration. Mais si elle veut accroître son rayonnement qui pourrait être considérable, elle doit repenser sa politique sur le double plan intérieur et extérieur, être moins revendicative à l'égard de ses voisins et accepter les critiques pour libérer tout le potentiel créatif de la société civile. Autant qu'elle attise les flammes du nationalisme et que le parti exerce un contrôle sans partage sur le pays, son rayonnement restera limité.
© Project Syndicate, 2015. Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz.
Joseph S. Nye est professeur à l'université de Harvard et membre du Global Agenda Council on the Future of Government du Forum économique mondial. Il a été vice-secrétaire américain à la Défense et président du National Intelligence Council.

