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Anniversaire de l’indépendance

L’Algérie, une nation toujours à la recherche de ses institutions

Le 5 juillet 1962, après huit ans d'une guerre acharnée, l'Algérie accède à l'indépendance. 53 ans après, force est de constater que le pays n'a toujours pas pallié le vide politique et institutionnel.

Il y a tout juste 53 ans, les Algériens mettaient fin à 132 ans d'une colonisation française impitoyable et au processus d'acculturation qu'elle renfermait et qui consistait à effacer toute trace de l'histoire et de l'identité d'un peuple nié dans son existence même. Les Algériens, qui accédaient à leur indépendance à l'été 1962, n'avaient pas en mémoire ce que pourrait être leur nation affranchie de la domination coloniale; il fallut alors inventer un modèle qui tienne compte des attentes immenses d'un peuple qui faisait son entrée dans l'histoire contemporaine.

La genèse d'un modèle

Le modèle, défini dans le programme de Tripoli de juin 1962, adopté à l'unanimité par le Conseil national de la révolution algérienne (CNRA), peut se résumer par une série de mesures : la réforme agraire par la nationalisation et la collectivisation des terres autour du mot d'ordre « la terre à ceux qui la travaillent », la nationalisation des richesses minérales et énergétiques, la nationalisation du crédit, des assurances et du commerce extérieur, l'industrialisation, l'éradication de l'analphabétisme, la restauration de la culture nationale et l'arabisation progressive de l'enseignement, la gratuité de la médecine, l'indépendance de la politique extérieure et le soutien à l'élan des mouvements de libération en Afrique, en Asie et en Amérique latine.

La mise en œuvre de ce modèle allait poser des problèmes institutionnels et politiques considérables. Si le Front de libération nationale, qui a mené la révolution, disposait d'une réelle légitimité aux yeux de la population, il n'en était pas moins un « Front » de circonstances créé le 1er novembre 1954 autour de l'objectif de l'indépendance, et non un parti politique présentant une ligne idéologique forte et durablement ancrée dans la société. La crise politique qui éclate à l'été 1962 entre les instances dites « politiques », à savoir le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), et l'État-major général (EMG) couvait en réalité depuis le congrès de la Soummam d'août 1956. Ce congrès, qui a réorganisé efficacement les instances de la révolution algérienne, a, par la volonté de son organisateur, Abane Ramdane, tenté d'imprimer une orientation politique spécifique à la guerre de libération nationale.

(Dossier : Quel avenir pour une Algérie aujourd’hui dans l’impasse ?)


En effet, Ramdane, qui était kabyle et de culture francophone, souhaitait un modèle spécifique algérien s'inspirant d'un modernisme occidental, coupant avec l'ancrage arabo-musulman du pays. Ces orientations, qui ravivaient la crise berbériste (coup dur pour le mouvement national algérien en 1949), ont été mal perçues par nombre d'autres dirigeants. L'exclusion violente des partisans de Messali Hadj, pourtant père du nationalisme algérien dès les années 20, et l'intégration dans le FLN de groupes politiques peu favorables à l'indépendance avant le 1er novembre 1954 (communistes, udmistes de Ferhat Abbas partisans d'une intégration à la France, centralistes issus du comité central du PPA qui incarnaient une certaine bourgeoisie, etc.) ont accentué la défiance vis-à-vis de cette orientation politique vécue par nombre de militants comme une déviation de la révolution. L'affirmation lors de ce congrès de la primauté de « l'intérieur » sur « l'extérieur » réduisait à de simples chargés de mission les membres de la délégation extérieure du FLN – tous des chefs historiques de l'insurrection : Boudiaf, Ben Bella, Ait Ahmed et Khider.

La distinction faite à ce moment entre « militaires » et « politiques », la primauté étant réservée aux seconds dont Ramdane considérait faire partie, alors qu'en 1956 les maquis étaient constitués de militants en armes et non de militaires de carrière, a fini par sceller le sort de ce dernier, qui devait être totalement marginalisé dans le FLN l'année suivante, puis assassiné par ses pairs en décembre 1957 au Maroc. L'assassinat de Ramdane, au-delà d'inaugurer une culture politique de règlement des divergences par la violence, laissait sans réponse politique tous les points de conflit qui secouent encore l'Algérie 53 ans après l'indépendance : place de la langue arabe et de l'islam, question amazigh, rapport à l'ancienne puissance coloniale, rôle de l'armée, collégialité du pouvoir.


Trois mois après Évian, les Algériens fêtent leurs héros et la reconnaissance officielle de la République algérienne. Archives AFP

La pratique du pouvoir

En cet été 1962, si le contenu politique, économique et social était tranché à l'unanimité comme par le CNRA à Tripoli, la question des institutions, elle, n'est résolue qu'à l'issue d'intenses tractations et marchandages, petits règlements de comptes personnels et, en dernier recours, par la force de l'armée de Houari Boumédiène. Le GPRA, qui ne pouvait s'appuyer sur aucune force structurée ni compter sur un soutien populaire tant ses membres incarnaient une certaine bourgeoisie coupée de la réalité rurale et plébéienne des Algériens, n'avait aucune chance face à l'alliance Boumédiène-Ben Bella, le premier mettant son armée au service du second, qui en retour apportait sa légitimité historique, son charisme populiste et bénéficiait du soutien de l'Égyptien Gamal Abdel Nasser. Boumédiène balaya Ben Bella au bout de 2 ans et demi avec une facilité déconcertante, démontrant l'échec du FLN après l'indépendance à se muer d'un front uni autour d'un objectif minimal (l'indépendance) en un parti politique révolutionnaire solidement ancré dans la population.

(Lire aussi : Alger veut sortir de l’économie de la « chkara »)


La primauté de l'armée, en tant qu'embryon d'État, et la primauté de l'État militaire sur le parti ne cesseront de s'accentuer tout au long du règne de Boumédiène. Après une phase de consolidation de son propre pouvoir au cours des trois premières années qui ont culminé avec le soutien massif de l'Algérie à l'Égypte durant la guerre des Six-Jours en 1967, le régime issu du 19 juin 1965 a commencé la mise en place effective du fameux programme de Tripoli, jusque-là réduit à des slogans : nationalisation des mines, des banques et des assurances en 1968, celle des hydrocarbures en 1971, révolution agraire la même année, arabisation de l'enseignement primaire dès 1966, gratuité des soins en 1970 par l'interdiction pour les médecins de cumuler la pratique libérale et hospitalière publique.

Le premier choc pétrolier de 1973 a permis de mobiliser les ressources pour conduire une politique d'industrialisation massive, avec la construction d'immenses complexes pétrochimiques et sidérurgiques. Au plan international, la diplomatie algérienne a été très active dans le soutien à tous les mouvements de libération du tiers-monde, culminant en 1974 avec l'exclusion par l'Onu du régime sud-africain raciste, et l'admission en tant qu'observateur de l'OLP de Yasser Arafat. Le président de l'Assemblée générale à ce moment était le ministre algérien des Affaires étrangères, un certain Abdelaziz Bouteflika. L'année précédente, le sommet des non-alignés à Alger qui revendiquait un nouvel ordre mondial plus équilibré entre Nord et Sud a réveillé un mouvement moribond depuis l'effacement de la scène internationale de Nasser, considérablement affaibli par la défaite de 1967.

En 1975, après 10 ans de règne, sans Constitution et avec un parti réduit à un appareil – titre officiel du FLN –, le régime Boumédiène, s'il pouvait se targuer d'avoir dans les faits réalisé le programme économique et social de Tripoli, avait pris conscience des limites de la gestion bureaucratique qui excluait la société. L'environnement international s'étant considérablement dégradé autour de l'Algérie, avec l'invasion du Sahara occidental par la monarchie marocaine, le début du rapprochement Sadate-Israël et la politique de détente Est-Ouest qui réduisait le contrepoids soviétique à l'impérialisme occidental, Boumédiène lance un vaste débat populaire autour d'une charte nationale, prélude à une nouvelle Constitution et à un futur congrès du FLN. L'année 1976 a vu l'Algérie se transformer en agora géante, où malgré l'omniprésence de la sécurité militaire (SM), les citoyens ont pu librement exprimer toutes leurs critiques. Les signes d'une inflexion politique étaient réels avec la composition d'un nouveau gouvernement plus ouvert en 1977. Néanmoins, l'élection présidentielle à candidat unique et la mise en résidence surveillée de Ferhat Abbas et de ses compagnons, suite à la publication d'un appel aux Algériens critiquant la politique de soutien au Sahara occidental, ont montré les limites de cette ouverture.


Sur cette photo prise le 17 juin 1962 dans une rue d'Alger, on peut lire le graffiti « Votez pour l'indépendance ». Archives AFP


Le décès de Boumédiène en 1978, qui après 13 ans de pouvoir avait réussi à prendre un ascendant personnel sur l'armée en s'appuyant sur ses services de renseignements, la fameuse SM, a ramené cette dernière au cœur du pouvoir algérien. Sans parti, puisque le FLN n'avait pas tenu son congrès, et avec un conseil de la révolution moribond, c'est encore une fois l'institution militaire qui a décidé du locataire du palais d'el-Mouradia, la présidence algérienne. Et elle a choisi l'un des siens, le colonel Chadli Benjedid, homme sans projet ni charisme, mais faisant consensus parmi les décideurs. Le régime Chadli, même s'il offrit au début certaines avancées symboliques en matière de libertés, avec la suppression de l'autorisation de sortie du territoire ou la libération de Ben Bella, emprisonné depuis son renversement en 1965, fut en réalité en continuité institutionnelle avec le régime Boumédiène en matière de gestion autoritaire. La tenue du congrès du FLN et son omniprésence apparente dans l'appareil d'État officialisée par une loi imposant aux cadres d'avoir leur carte du parti ne faisait pas illusion sur la réalité du pouvoir, toujours fermement entre les mains de l'armée, les services de renseignements étant, eux, considérablement affaiblis par un Chadli méfiant de cet appareil redoutable, et qui l'avait fait roi en 1979. Le virage économique libéral pris par Chadli Benjedid et son lot de nouveaux riches illégitimes et corrompus, l'absence de projet de société et l'exclusion du peuple des grandes orientations du pays n'ont pas résisté à la chute des prix du pétrole de 1986 qui rendait l'achat de la paix sociale impossible.

(Lire aussi : En Algérie, le déballage sans fin des affaires de corruption)


Le 5 octobre 1988, la jeunesse algérienne fait violemment irruption dans la scène politique par des émeutes réprimées dans le sang par l'armée. Vite encadrés par les islamistes que le régime avait tolérés pour faire contrepoids à la gauche, le mouvement se transforme en révolution démocratique par l'adoption du multipartisme et la liberté de la presse. La victoire des islamistes du FIS (Front islamique du salut) aux premières législatives libres de 1991 a, encore une fois, ramené les Algériens à la réalité de leurs décideurs, puisque l'armée a chassé Chadli Benjedid et interrompu les élections.

Le retour de Abdelaziz Bouteflika aux affaires en 1999, après une décennie de guerre civile qui a fait plus de cent mille morts et a provoqué des dégâts colossaux au niveau des infrastructures, n'a pas fondamentalement changé la donne politique. L'embellie des finances du pays, toujours grâce à la manne pétrolière, a tout juste permis l'achat de la paix sociale par diverses initiatives, mais sans réel décollage économique, toujours entravé par la corruption et le clientélisme.

Un président à peine audible et en chaise roulante qui se présente à un 4e mandat en 2014 est à l'image d'un régime dans l'impasse, incapable de s'entendre sur un successeur, mais aussi la démonstration d'une opposition incapable de formuler une alternative mobilisatrice pour les Algériens. 53 ans après l'indépendance, l'Algérie n'a pas mis fin au vide politique et institutionnel hérité d'une révolution qui s'est faite par les armes et pour un projet politique dont les contours n'avaient pas le même sens pour les élites dirigeantes d'un côté, et pour les masses rurales de l'autre, qui ont payé le prix du sang, réduisant la légitimité des premiers à leur seul caractère historique.

Le programme de Tripoli, qui dans ses finalités de justice sociale recueillait l'adhésion de tous, n'a pas su être un véritable projet de société. Le régime issu de la guerre de libération nationale a réalisé dans les années 60 et 70 le maximum de ce que sa nature autoritaire permettait : nationaliser les richesses, permettre l'accès au pain, aux soins et à l'école pour tous. Mais il ne pouvait pas bâtir des institutions pouvant le concurrencer, en somme, il ne pouvait pas permettre au peuple de s'organiser de façon autonome. La centralité de la révolution algérienne dans le débat politique interne est incarnée par les passions que soulève épisodiquement la publication des Mémoires des acteurs du FLN pendant la guerre, et qui jettent parfois un voile sur tel ou tel personnage sacralisé par telle tendance politique, qui pense donc en tirer sa légitimité. Répéter, comme certains en Algérie, que « rien n'a été fait depuis l'indépendance », pas même les universités que beaucoup de ces gens ont fréquentée, est une contre-vérité. Mais il est vrai qu'en matière d'institutions organisées, légitimes et bénéficiant de l'adhésion de tous, tout reste à faire.

Des Algériens brandissant le drapeau de l'Algérie indépendante à Alger le 5 juillet 1962.
Fernant Parizot/AFP

 

Tribune
Cinquante-trois ans après : que reste-t-il de l'Algérie révolutionnaire ?
Par Lahouari ADDI

1962, c'est l'année de l'indépendance de l'Algérie, l'une des plus vieilles colonies de l'Europe en Afrique et dans le monde arabe à cette date. C'est aussi l'année symbolique de la décolonisation, inaugurant une nouvelle ère dans les relations internationales. La résistance des Algériens, qui se sont battus pendant près de huit ans dans une guerre meurtrière (plus de 300 000 morts sur une population de 9 millions), a valu au pays des sympathies et du respect au niveau international. Dans les années 1960 et 1970, Alger était La Mecque des mouvements révolutionnaires du tiers-monde qui venaient chercher soutien financier, appui diplomatique et inspiration idéologique. Sur le plan interne, l'État indépendant a tenté de réaliser les aspirations à la dignité et à la liberté en choisissant le système du parti unique et l'étatisation de l'économie pour empêcher les inégalités sociales. En tout état de cause, le nouveau régime, issu des luttes internes du FLN, avait adopté un programme ambitieux de développement mené par une administration qui se méfiait des revendications exprimées en dehors des cadres institutionnels du parti unique. Le colonel Houari Boumédiène avait porté haut le projet populiste en cohérence avec l'idéologie du nationalisme arabe radical qui s'était donné comme objectif de développer le pays sans associer la société. Le peuple, catégorie imaginaire et illusoire, servait d'écran à une privatisation du pouvoir par des militaires qui avaient du mépris pour la société civile et pour le droit. Ce projet populiste était cependant une utopie qui avait mobilisé les masses arabes contre Israël et contre l'impérialisme occidental. L'autoritarisme du régime de Boumédiène, comme celui de Nasser en Égypte, avait une pertinence historique et avait remporté des victoires importantes : nationalisation du canal de Suez en Égyte en 1956 et celle des hydrocarbures en Algérie en 1971.

(Lire aussi : Il ne reste que "des résidus de terrorisme" en Algérie)

Mais après la mort de Boumédiène fin 1978, l'Algérie allait s'effacer de plus en plus de la scène internationale, après avoir perdu de son ardeur révolutionnaire à la suite des échecs subis dans la politique du développement économique. La diplomatie algérienne, naguère mobilisée pour construire le nouvel ordre économique international, s'était épuisée depuis 1975 à isoler le Maroc pour avoir annexé le Sahara occidental. La décennie 1980 a commencé avec la révolte populaire de la Kabylie et a fini par le soulèvement national d'octobre 1988. Trois années après les émeutes qui avaient annoncé bien à l'avance le « printemps arabe » de 2011, le pays allait sombrer dans une crise sanglante qui fera plus de 200 000 morts, après l'annulation des élections remportées par les islamistes du FIS. Les militaires arabes n'acceptent la démocratie que si les électeurs votent pour l'ancien parti unique. Autrement, ils opèrent des coups d'État pour sauvegarder leurs privilèges de caste détentrice de la légitimité politique. Mais pourquoi, après plus de cinquante ans de populisme autoritaire dans les pays arabes, les électeurs votent-ils pour les islamistes ? La réponse est pourtant simple : les militaires ont tellement bridé les expressions politiques et culturelles qu'ils ont créé un vide occupé par le discours religieux. En stérilisant la société, les militaires ont enfanté l'utopie religieuse. Le nationalisme arabe, né avec Messali Hadj, Sati Husri, Michel Aflak..., a été capté par les militaires qui l'ont poussé vers ses limites idéologiques extrêmes qui ont fait le lit de l'islam politique.

Quel bilan pour l'Algérie après cinquante-trois ans d'indépendance ? Il y a eu bien sûr des avancées notables par rapport au système colonial de l'indigénat, dans le domaine de la santé, de la scolarisation, de la dignité... La société a été profondément transformée sociologiquement. Cependant, les changements quantitatifs n'ont pas été accompagnés par les changements qualitatifs, notamment dans l'éducation. L'école de l'indépendance n'a pas formé les jeunes avec la conscience historique, ce qui a permis l'éclosion de la mythification du passé que les jeunes générations rêvent de reconstruire. La leçon à tirer de l'expérience algérienne, mais aussi égyptienne, syrienne, irakienne, libyenne et yéménite, c'est que les hommes d'État et les projets de modernisation ne sortent pas de l'armée. Ils proviennent toujours des partis, des syndicats, des corps intermédiaires dans le climat de la liberté d'expression.

*Lahouari Addi est professeur de sociologie à l'Institut d'études politiques, Université de Lyon. Dernier ouvrage : « Radical Arab Nationalism and Political Islam », à paraître en novembre 2015, Georgetown University Press, Washington DC.


Il y a tout juste 53 ans, les Algériens mettaient fin à 132 ans d'une colonisation française impitoyable et au processus d'acculturation qu'elle renfermait et qui consistait à effacer toute trace de l'histoire et de l'identité d'un peuple nié dans son existence même. Les Algériens, qui accédaient à leur indépendance à l'été 1962, n'avaient pas en mémoire ce que pourrait être...

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