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Culture - Exposition

Nathalie Khayat, craquelures, fissures, implosions, puis... reconstructions

Il y a vingt ans, Nathalie Khayat est « tombée » dans la marmite de la potion magique... de l'argile. Une chute qui n'en est pas réellement une, car cette terre qu'elle pétrit, manipule et qui prend forme entre ses mains la fait relever et lui permet de rester « debout ».

Les pots en porcelaine blanche comme des corps nus, cabossés, blessés mais debout. Photos Michel Sayegh

Dignes d'une installation muséale, les séries de céramique, brutes ou émaillées, toutes de grand format, mais de tessitures différentes, exposées à la galerie Agial témoignent du parcours de Nathalie Khayat. Parsemé de bosses, de failles, de fissures, de fractures, ce chemin tortueux qu'elle s'est choisi depuis vingt ans après des études d'audiovisuel, puis de céramique au Centre de céramique Bonsecours et au Visual Art Center à Montréal, est aussi constellé de plaisirs, de joies et de sérénité.
« C'est un plaisir que d'être avec la matière, de la manipuler, de la voir se transformer dans nos mains, de créer et d'exprimer. Il y a quelque chose de fascinant et de magique avec l'argile et qui se communique facilement. » Une rencontre qui a changé la vie de Nathalie Khayat puisque rien ne prédestinait cette artiste, qui a fait des études de cinéma, à se mettre devant un tour/four. De ses premières amours, l'audiovisuel, elle retiendra entre autres ce titre accrocheur avec lequel elle baptise son exposition, L'Œil au-dessus du puits, un documentaire néerlandais réalisé par Johan van der Keuken en 1988.

Pourquoi le puits ?
Parce qu'on peut être à l'intérieur, comme emprisonné, tout en regardant la lumière de dehors. Parce qu'il y a cette interaction entre extérieur et intérieur. Cela faisait longtemps que je n'avais pas travaillé avec tant d'énergie. J'ai commencé ce travail-là un peu avant Noël. Puis j'ai repris, après une pause. J'avais besoin de faire de grands formats comme pour me mesurer à ces œuvres. C'était un rapport physique, un challenge.

Des pots ou des corps ?
Dans le cadre de ce travail? Plutôt des sculptures. Je reste très fidèle à la forme du pot. C'est un point de départ très important, car pour moi, cela reste un contenant qui a une charge émotionnelle qui se suffit à lui-même. Il n'a pas besoin d'être utilitaire. J'avais réalisé précédemment des grandes formes, mais qui étaient plutôt décoratives. Sauf que ces formes sont aussi semblables à des êtres humains qui, malgré leurs fissures et blessures, assument. En les « construisant », en les portant et les transportant, je réalise aujourd'hui comment je les enlaçais... avec amour.

Au début était le geste, le toucher. Mais les autres sens, comment interviennent-ils ?
En travaillant, je sens que tous mes sens interviennent et se conjuguent dans cet effort physique et mental. Je ne cherche pas de l'inspiration dans la céramique même, ou dans le travail d'autres maîtres, mais dans la gestuelle : la danse, la caresse, le toucher. Le geste est très important pour moi. Le spontané, celui qui n'hésite pas. Ce qui m'intéresse, c'est d'avoir le regard sur la forme, le mouvement, l'accident. L'œil joue donc un rôle très important. On remarque par exemple qu'il y a une pièce en couleur. J'en avais pourtant fait plusieurs, mais j'en ai choisi une. D'autre part, je suis restée très fidèle à la porcelaine que j'ai voulue nue et blanche. Ce sont des nus qui sont blessés et qui semblent vouloir imploser de l'intérieur. L'ouïe est également essentielle. Dans ma première exposition, j'étais entourée de bruits, à cause d'un chantier mitoyen. Le travail est venu exprimer la relation entre la porcelaine, le tour et moi. En silence. Un silence que j'avais réussi à créer, puisque mes pièces étaient terriblement silencieuses. Dans cette exposition, le silence se mêle au bruit parce que les pièces parlent beaucoup et racontent chacune, à sa façon, son histoire. Enfin l'odorat n'est pas étranger, puisque vous pouvez sentir jusqu'à présent l'odeur de certaines argiles ou encore le moisi de quelques pièces. Les odeurs de la cuisson ? Je vis avec.

Comment travaillez-vous ? Le jour, la nuit ? À quel moment décidez-vous qu'une pièce est terminée ?
Je travaille tout le temps. Mon studio de travail est à l'étage en dessous de l'espace que j'habite. C'est donc très pratique. Après avoir couché les enfants, je redescends travailler. Pour cette exposition, j'avais une très grande énergie (positive) et très peu d'heures de sommeil. Certains font du sport, moi, ma gymnastique, c'est mon travail. Quant à ma démarche, je choisi l'argile brute d'après l'histoire que ce pot va me raconter. La glaçure intervient par la suite, s'il le faut. Mon travail consiste en deux étapes : d'abord sur le tour, puis commence le dialogue avec la pièce. Lorsque je la sors du tour, elle est parfaitement symétrique. Je me mets donc à l'étirer, à la tendre de l'intérieur vers l'extérieur. J'essaye de lui trouver une expression qui va me parler et qui me touche, alors je m'arrête.

Beaucoup de plaisir en 20 ans, mais aussi beaucoup de fêlures, de blessures et puis... « Kintsukuroi »
Je voulais faire un travail sur la faille, la craquelure, la fissure, l'implosion et la tension. La céramique est métaphorique. Elle a beaucoup de parallèles avec l'homme. Elle témoigne de la volonté d'exister malgré tout... dans la beauté. À travers toutes les transformations qu'elle subit, elle parle d'une vie, d'une double vie et d'une survie. Même les termes pour décrire un pot sont les mêmes que pour un corps humain. Il y a le cou, le col, la lèvre, le ventre. Il faut chercher à montrer ce que peut garder une pièce en mémoire. Car toutes ces traces, sur son corps, sont autant de mémoires vécues.
Il y a, parfois, des interventions intéressantes en travaillant. Quand on pousse trop, un accident peut survenir. La suite ne dépend pas de moi mais je sais que je l'ai provoquée, alors j'espère qu'elle sera une bonne surprise. Deux de mes pièces ont subi ce sort. Elles ont été étirées puis brisées comme un puzzle. Seul le socle est resté intact. Je me suis soudain souvenue qu'en Chine et au Japon, une pratique ancestrale consistait à utiliser de l'or ou de l'argent pour réparer des poteries. On l'appelle par ce très joli nom poétique « Kintsukuroi ». Je l'ai donc réalisé chez une spécialiste. La pièce devient encore plus belle, dans cette deuxième vie. Parce qu'elle a son histoire et qu'elle a survécu. Au-delà de l'accident, il y a la beauté. Finalement, j'ai compris que c'était la clé de tout mon travail. Comme si ces pièces venaient me chercher et donner un sens à tout ce que j'avais entrepris.

À la galerie Agial (rue Abdel-Aziz) jusqu'au 30 juin. Tél. : 01/345213.

 

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