Le ministre allemand de l’Intérieur Thomas de Maizière, le ministre allemand de l’Économie et de l’Énergie Sigmar Gabriel et la chancelière allemande Angela Merkel. John MacDougall/AFP
Les révélations sur l'espionnage présumé du renseignement allemand pour le compte des États-Unis provoquaient hier des tensions dans la coalition au pouvoir à Berlin, les sociaux-démocrates questionnant pour la première fois le rôle d'Angela Merkel.
Resté silencieux depuis la divulgation des premières informations à ce sujet fin avril, le chef du Parti social-démocrate (SPD) et ministre de l'Économie, Sigmar Gabriel, a fait savoir lundi qu'il avait interrogé la chancelière conservatrice à deux reprises à ce sujet. « Ce que nous vivons actuellement, c'est une affaire, un scandale impliquant les services secrets, susceptible de déclencher un choc très important », a déclaré au siège du SPD à Berlin celui qui porte également le titre honorifique de vice-chancelier dans le gouvernement de grande coalition entre son parti et les conservateurs (CDU/CSU). Sur la base de documents confidentiels, la presse allemande a accusé le BND (Bundesnachrichtendienst, renseignements allemands) d'avoir espionné pour l'agence américaine NSA des entreprises européennes et d'avoir surveillé de hauts responsables politiques français ou européens. Selon M. Gabriel, dans ses échanges avec la chancelière, celle-ci a récusé tout espionnage économique par le BND pour le compte de la NSA. « Je n'ai aucun doute que la chancelière a répondu correctement à mes question », a-t-il dit, ajoutant cependant : « Si tel n'était pas le cas, si le BND avait réellement participé à de l'espionnage économique (...) cela hypothéquerait gravement la confiance que l'économie allemande a dans la conduite de l'État. » Actuellement au pouvoir avec la chancelière, M. Gabriel envisagerait de l'affronter dans deux ans pour tenter de l'empêcher d'enchaîner un quatrième mandat.
Danger pour Merkel ?
Pour le politologue Carsten Koschmieder de l'Université libre de Berlin, les propos de M. Gabriel trouvent leur source dans la frustration des sociaux-démocrates. « Ces dernières années, le SPD a mis en œuvre au sein du gouvernement toutes les mesures qu'il voulait, le salaire minimum, etc. Mais dans les sondages, il reste toujours dans les choux derrière une Merkel imperturbable », observe-t-il. « Le SPD voit naturellement une chance dans cette affaire (d'espionnage) et cherche à l'utiliser pour se démarquer, et peut-être affaiblir aussi un peu la chancelière », a-t-il ajouté. Mais selon son collègue, Jens Walther, politologue de l'Université de Düsseldorf (Ouest), il s'agit assurément, « pour la coalition au pouvoir aussi probablement pour Mme Merkel, de la crise la plus grave et la plus dangereuse en dix ans d'exercice du pouvoir ». « Il semble que Mme Merkel, normalement intouchable, pourrait peut-être même trébucher », affirme M. Walther.
Lundi, Mme Merkel a assuré lors d'un point de presse que les services de renseignements étaient « sous contrôle ». Son porte-parole, Steffen Seibert, a affirmé qu' « évidemment », si la commission d'enquête parlementaire sur les activités de la NSA souhaitait entendre Mme Merkel, celle-ci se présenterait « volontiers ». L'affaire prendrait alors une envergure inédite. Aujourd'hui, le ministre de l'Intérieur Thomas de Maizière doit témoigner devant cette commission parlementaire. Il occupait à l'époque des faits le poste de ministre à la Chancellerie, en charge de superviser les services de renseignements, et se trouve de ce fait au cœur des interrogations.
Eloi ROUYER/AFP

