Un portrait d’époque de Luther, ainsi qu’une représentation de la scène emblématique qui le montre affichant ses 95 thèses sur la porte de l’église de Wittenberg le 31 décembre 1517.
Une conférence sur « la réforme protestante et le Moyen-Orient » vient de se tenir à la faculté des sciences religieuses de l'USJ, pour commémorer l'affichage des 95 thèses de Luther, alors moine augustinien, sur la porte de l'église de Wittenberg le 31 octobre 1517, événement souvent retenu comme étant le commencement de la réforme protestante.
La conférence, qui s'est tenue à l'USJ et à la Near East School of Theology (NEST), s'inscrit dans le cadre des événements marquant la « Décade Luther » (2008-2017). Elle est le fruit d'un effort commun de la NEST, de l'Église nationale évangélique de Beyrouth (NECB), de l'Evagelische Gemeinde zu Beirut (Église évangélique d'expression allemande), de l'Akademiche Forum Beirut-Berlin (association d'intellectuels ayant l'allemand en partage) et de la faculté des sciences religieuses de l'USJ.
Inaugurant les travaux de la conférence, le Pr Salim Daccache s.j., recteur de l'USJ , a souligné la nouveauté absolue de cette initiative sur le plan œcuménique. « Il y a un siècle, a-t-il affirmé, il était impensable que les jésuites de Beyrouth, soldats du pape, accueillent au sein de leur université une telle manifestation puisque l'une des raisons de la fondation de l'Université Saint-Joseph à Beyrouth consistait à endiguer les effets de la présence de la mission des protestants biblistes anglo-saxons dans la région. » Ces temps sont révolus, a ajouté en substance le recteur de l'USJ, et l'on comprend mieux les intentions des réformateurs de l'époque, parmi lesquels il faut compter Ignace de Loyola.
La réforme de Martin Luther, a expliqué le P. Daccache, s'opposait à « la manipulation dogmatique et moralisante de la religion », au carriérisme et à la bureaucratisation de l'Église « tel que cela se pratiquait en ce début du XVIe siècle, lorsque le ciel s'achetait avec de la monnaie sonnante et trébuchante (...). La réforme luthérienne était avant tout une réforme spirituelle et un retour à l'esprit le plus profond de l'Évangile ».
Alzheimer spirituel
Aujourd'hui, cinq cents ans plus tard, le pape François amorce également, à sa manière, une réforme, a enchaîné le Pr Daccache. Il fait même allusion à un « alzheimer spirituel » dont souffre l'Église, et dont elle doit impérativement se remettre.
« Si le christianisme peine avec sa vacuité spirituelle, a épilogué le recteur Daccache, l'islam s'installe (...) dans une crise de repères et d'interprétation de ses textes, et développe sans le vouloir un courant d'extrémistes qui a une conception mortifère, rigide et rétrograde de l'islam et dont le but est d'annihiler tout être humain différent d'eux, l'histoire et ses belles productions, et se transforme ainsi en idéologie politique de mobilisation dans des enjeux de pouvoir à un âge où les idéologies conventionnelles d'autrefois on reculé. »
La présentation du Pr Daccache a été rejointe par celle de Georges Sabra, recteur de la NEST. Ce dernier a parlé de l'effort conjoint entre protestants et catholiques pour commémorer la Réforme de Luther, comme d'un événement « unique et historique » non seulement au Liban, mais même sur le plan mondial, puisqu'en Allemagne, on a discuté ferme de la forme que devrait prendre une éventuelle participation des protestants non luthériens à la Décade Luther. « Et d'abord, il montre combien la conscience œcuménique a progressé au Liban après un siècle et demi de polémiques culturelles et ecclésiastiques », a-t-il dit.
Modèle de dialogue pacifié
Pour M. Sabra, cet événement pourrait également être utile sous un autre angle, et servir de modèle à un dialogue pacifié aux musulmans engagés dans d'âpres polémiques d'interprétation de la religion, au point où ils risquent « de plonger toute une région dans le chaos ».
Et le recteur de la NEST de rappeler qu'en dépit de tous ses aspects positifs sur les sociétés européennes, la tension créée par la Réforme protestante a conduit « aux plus laides des confrontations, comme la guerre de Trente Ans (1614-1648), qui a dévasté l'Europe, provoqué malheurs et destructions et laissé son empreinte sur la mauvaise réputations des religions ».
Un porte-parole de l'ambassadeur d'Allemagne devait conclure la cérémonie d'ouverture en relevant l'intérêt que le ministère allemand des Affaires étrangères porte à cette manifestation. Le conférencier a par ailleurs rendu hommage au Liban, « place idéale pour la polémique théologique, accompagnée de pragmatisme et hâvre pour toutes les populations de la région ». « Voici cinq cents ans, a-t-il noté, l'Europe elle-même vivait les drames auxquels nous assistons en ce moment : conflits religieux, morts à large échelle, déplacements de populations, etc. Hier comme aujourd'hui, les conflits religieux ont presque toujours été mêlés à des questions d'hégémonie et d'intérêts. »
Des remerciements spéciaux ont été adressés à Gabriele Bunzel Khalil, chargée de cours au département de sociologie et d'anthropologie de la faculté des lettres et des sciences humaines, pour l'organisation de la conférence.

