Stéphane de Sakutin/AFP
Nous sommes au milieu des années 40. Paris vient d'être libéré et les couturiers, après de longues années de disette, s'en donnent à cœur joie avec les tissus précieux désormais accessibles. Christian Dior lance le new-look en 1947, taille cintrée et jupon opulent, abondant, démesuré. En Normandie, une délicate jeune fille de 18 ans rêve de « monter » à la capitale. Elle a un joli coup de crayon et une passion pour la mode. Simone Bodin veut être styliste. Elle est embauchée par un jeune créateur, Jacques Costet, mais comme mannequin, de l'autre côté de la profession. Rousse et semée de taches de rousseur, des traits de tanagra, relativement petite (1,66 cm) mais superbement proportionnée, son destin est scellé avec le premier défilé de Costet. Dior lui fait endosser son new-look et il lui faut déjà s'habituer au crépitement des flashes, petite musique de fond qui rythmera sa vie. Très vite, elle lui préfère Jacques Fath dont le style plus décontracté, plus libre, plus jeune, moins engoncé, convient mieux à son allure. Décidément, elle préfère le prêt-à-porter naissant à une haute couture élitiste. D'instinct, Jacques Fath lui demande de changer de nom. Simone Bodin, ce n'est pas très glam. Il la rebaptise Bettina. Elle adhère si bien à cette nouvelle identité qu'elle affirmera plus tard que Simone n'a jamais existé. Elle rejoindra ensuite Hubert de Givenchy dont elle sera à la fois l'égérie, la conseillère et la chargée des relations avec la presse. Déjà on la confond avec l'autre icône de la marque, Audrey Hepburn, avec laquelle elle partage une certaine ressemblance. Bientôt, elle fait la couverture des magazines de mode. Pour la France, cette pratique new-yorkaise est encore une nouveauté.
« L'Éminence rousse »
Mais contrairement aux icônes américaines, hiératiques et altières, l'image qu'elle véhicule est espiègle et pleine de fraîcheur. Le public est conquis et les photographes l'adulent. D'Erwin Blumenfeld et Irving Penn à Henri Cartier-Bresson et Henry Clarke, jusqu'à récemment Pierre&Gilles et Mario Testino, sans compter les Gordon Parks, Horst P. Horst ou Robert Doisneau, elle est immortalisée par les plus grands. Payée jusqu'à 7 000 francs par heure de pose, elle met officiellement fin à sa carrière en 1955, à l'âge de 30 ans, pour se consacrer à la consultation et aux relations publiques. Un dernier feu quand même : elle accepte de défiler pour Coco Chanel qui construit autour d'elle une collection entière. Mal en a pris à « Mademoiselle », car quand elle voit les journalistes applaudir à tout rompre, elle constate, amère, que c'est Bettina qu'on célèbre et non ses robes. Bettina vient de cristalliser le concept d'égérie en plus de celui de top model, infligeant ainsi un tournant dans le marketing de la mode.
Mais elle n'est pas pour autant affranchie de son image publique. Mariée brièvement avec Benno Grazziani, reporter photographe de Paris Match, elle garde son nom après le divorce, ce qui accentue la connotation italienne de son nom d'artiste. Elle sera ensuite la compagne du prince Ali Khan qui venait de divorcer avec Rita Hayworth, une liaison qui durera jusqu'à la mort de celui-ci en 1960 dans un accident de voiture dont Bettina, assise à côté de lui, a réchappé. Toute sa vie elle refusera de parler de ce drame. Par la suite, conseillère d'Ungaro et de Valentino, elle fait partie de la jet-set, navigue dans la mouvance d'Yves Saint Laurent et se lie d'amitié avec Régine, Jerry Hall et Françoise Sagan qui lui consacre un article dans Vogue Paris sous le titre « L'Éminence rousse ». Un nouveau surnom qui va comme un gant à cette incarnation d'une « certaine mode française », faite commandeur de l'ordre des Arts et des Lettres en 2010 et grande admiratrice du couturier Azzedine Alaïa qui lui consacre une exposition de photos dans sa galerie parisienne en novembre 2014. Des photos, c'est au moins ce qu'il nous restera, en abondance, de cette figure qui apporta au monde un supplément de beauté.


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