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Liban

« Mon plus gros défi : refléter la complexité libanaise en évitant la schématisation »

Interview

La réalisatrice Katia Jarjoura, de passage au Liban, parle de son dernier documentaire sur les répercussions de la crise syrienne sur le pays, « Le Liban, de fracture en fracture », diffusé le 2 décembre dernier sur Arte.

26/02/2015

En matière de documentaires sur les pays de la région (Liban, Syrie, Irak), Katia Jarjoura n'en est pas à son coup d'essai, comme l'atteste sa filmographie très fournie. Dans son nouveau film, Liban, de fracture en fracture, la réalisatrice et auteure libanaise, qui a grandi au Canada, revient sur les répercussions de la crise syrienne sur notre pays. Elle propose une lecture géopolitique de la situation actuelle au Liban, à travers le prisme de l'intervention du Hezbollah dans le conflit syrien, de la montée en puissance de ce parti, de l'exacerbation des tensions sunnito-chiites et de la grave crise de réfugiés.
« Au départ, je voulais faire un film plus personnel sur l'éternel retour de l'histoire, car j'ai l'impression de revivre l'expérience que mon père a vécue en 1975, dit-elle. Depuis 2011, j'observe les retombées du conflit syrien sur le Liban, l'afflux de réfugiés... et ces fractures qui s'approfondissent chaque fois un peu plus. J'ai présenté un dossier à la chaîne Arte, qui souhaitait davantage un documentaire géopolitique. »
S'adressant essentiellement à un public étranger, ce film offre une grille de lecture pour mieux comprendre la situation complexe du Liban dans son contexte régional troublé, à travers une succession rapide d'images, d'analyses, d'interviews, de reportages de terrain et de rappels historiques. « Je suis partie du conflit syrien et du posititionnement du Hezbollah par rapport à ce conflit, pour ensuite dérouler les événements marquants, revenant sur des moments-clés comme l'assassinat de (l'ancien Premier ministre) Rafic Hariri, ou la guerre de juillet par exemple », souligne-t-elle.
Ce documentaire, filmé pour l'essentiel en mai-juin 2014 (même si certaines scènes du combat de Ersal ont été ajoutées par la suite), dure 59 minutes. Il s'ouvre sur des images d'un défilé du Hezbollah et de son arsenal et se referme sur les images des foules de votants syriens lors de l'élection présidentielle syrienne à Beyrouth.

« Le Hezb interdit toute interview »
Au final, est-ce un film sur le Hezbollah ou sur le Liban ? « Mon angle dans le film est conforme à ma vision politique actuelle du Liban, explique Katia Jarjoura. Même si j'ai soutenu le Hezbollah durant des années, je constate que sa présence est actuellement un facteur de déséquilibre communautaire au Liban. Cette fracture ne vient pas de nulle part, les Libanais savent qu'ils sont condamnés à vivre ensemble dans un équilibre communautaire, aujourd'hui brisé par cette présence armée à la frontière et au-delà des frontières. »
Bien que le sujet du Hezbollah soit omniprésent dans le film, aucun officiel du parti n'y est interrogé (seuls un expert proche du parti, un combattant à visage couvert et un marchand d'armes). En revanche, on y voit des figures politiques du 14 Mars ainsi que plus d'un opposant chiite. Katia Jarjoura se défend de tout parti pris. « Le commandement du Hezbollah interdit toute interview depuis quatre ans, dit-elle. J'ai essayé de les contacter à plusieurs reprises, on m'a opposé un refus à chaque fois. Sachant que le parti me connaît très bien. »
On voit dans ce film une figure décédée depuis, cheikh Hani Fahs. « Pour moi, la présence du cheikh Hani Fahs était une aubaine, assure-t-elle. Il s'est prononcé au nom du chiisme, mais autrement. Il est d'ailleurs la figure favorite de nombre de spectateurs. »

Une vision « noire »
Le film tente de rendre compte de la complexité de la mosaïque libanaise. Katia Jarjoura avoue que c'était un vrai « casse-tête » d'éviter la schématisation poussée à l'extrême dans la présentation des différentes forces politiques au début du film, ou dans certaines scènes de terrain dans les régions. « C'était le plus gros défi du film, reconnaît-elle. Ma plus grande crainte était de faire un film dont les Libanais auraient honte. Je voulais mener une enquête digne de quelqu'un qui connaît son pays. »
Le film se fonde en outre sur un travail de terrain remarquable, comme cette interview d'opposants syriens de l'Armée syrienne libre dans le jurd de Ersal, que la jeune femme a dû filmer seule sur place, ou encore des entretiens avec des habitants de zones troublées comme à Bab el-Tebbané, à Qaa... La crise des réfugiés syriens y est bien sûr abordée, reliée à l'actualité politique au Liban et dans la région.
Liban, de fracture en fracture, qui présente les événements tragiques des dernières années dans une succession rapide, apparaît inévitablement comme un documentaire noir, même pour un Libanais qui a vécu ces événements en direct. « L'impression générale est sombre, j'en conviens, souligne-t-elle. Mais il ne faut pas oublier combien d'explosions, de crimes impunis, d'événements tragiques ont eu lieu. Aujourd'hui, la situation est plus calme que quand nous avons tourné le film, mais rien n'est réglé pour autant. »
Il est toutefois une question à laquelle Katia Jarjoura n'a eu de réponse de la part d'aucun intervenant dans son documentaire. « Personne n'était capable de répondre à une simple question : Comment voyez-vous l'avenir du Liban et quelle est la solution à la crise actuelle ? dit-elle. Cette ouverture vers l'avenir aurait dû être la fin du film mais j'ai été incapable de m'y conformer. Cela m'a paru déprimant. »
Satisfaite des échos de son film, qui a fait l'objet de plusieurs articles dans la presse française, la réalisatrice aspire à des projets futurs, dont des films de fiction sur la dictature en Irak au temps de Saddam Hussein et sur les réfugiés syriens à Paris. Un projet particulier lui tient à cœur : l'enseignement du cinéma à des réalisateurs irakiens, lancé par Arte.

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