Pour Ioulia Timochenko, il serait extrêmement imprudent de faire confiance à la bonne volonté du Kremlin. Yurko Dyachyshyn/AFP
Le dernier accord de cessez-le-feu intéressant l'Ukraine a été conclu à Minsk près d'un an après l'invasion de la Crimée par des troupes russes aux visages masqués et aux insignes militaires retirés. Entre-temps, plusieurs milliers d'Ukrainiens ont perdu la vie, quelques centaines de milliers d'autres étant devenus des réfugiés au sein de leur propre pays. Déterminé à rétablir par la force cette sphère d'influence qu'il exerçait autrefois sur l'empire russe/soviétique, le président russe Vladimir Poutine a ainsi taillé en pièces les règles qui garantissaient la paix en Europe – et en réalité dans une grande partie du monde – depuis trois générations.
Lorsque la Russie s'est lancée dans son entreprise de subordination de l'Ukraine, je me trouvais pour ma part incarcérée, avec peu d'espoir de retrouver un jour ma liberté. Le régime de l'ancien président Viktor Ianoukovitch suivait à l'époque le diapason du Kremlin, la fin de mon emprisonnement n'ayant été possible que grâce au courage des millions d'Ukrainiens qui œuvrèrent pour son éviction. Ainsi ma libération revêt-elle un arrière-goût quelque peu amer, dans la mesure où elle s'est opérée tandis que débutait une guerre contre mon pays. Après une année de sauvagerie, de sabotages et de mensonges d'une ampleur jamais observée depuis le règne des nazis en Europe, voici aujourd'hui que les dirigeants de France, d'Allemagne, de Russie et d'Ukraine se sont entendus sur une nouvelle feuille de route en faveur de la paix pour notre pays. Je ne puis qu'espérer que l'accord conclu à Minsk aboutira à une réussite, contrairement à l'accord qui y a été signé en septembre 2014. La population du Donbass, région encore aujourd'hui bombardée et assiégée par les troupes russes et leurs complices locaux, méritent en effet un retour à la normalité.
Aspect tout aussi important, nos prisonniers de guerre et otages doivent pouvoir être rendus à leur famille. Un premier test de la bonne volonté du Kremlin à l'égard de l'accord de Minsk pourrait résider dans l'éventuelle libération de Nadiya Savchenko, la toute première pilote de chasse femme d'Ukraine. Savchenko suit une grève de la faim en Russie depuis plus de deux mois, protestant contre son incarcération, manifestement illégale tant elle se fonde sur des motifs encore plus extravagants que ceux qui motivèrent mon propre emprisonnement.
Bien évidemment, j'espère au fond de moi voir ce nouvel accord aboutir et instaurer enfin la paix en Ukraine. Une telle issue apparaît toutefois peu probable, dans la mesure où cet accord ne s'accompagne d'aucun mécanisme exécutoire, tel qu'une éviction automatique de la Russie hors du système de transfert financier Swift si le pays venait à violer quelque aspect de l'accord. Or il serait extrêmement imprudent de nous contenter de faire confiance à la bonne volonté du Kremlin.
L'Ukraine et ses partenaires ont tout intérêt à élaborer une stratégie claire et un plan d'action précis face à l'éventualité d'un torpillage du dernier accord de Minsk. Il s'agirait d'y inclure une disposition relative à une assistance létale défensive des forces ukrainiennes ; après tout, c'est par la force que la dissuasion s'opère et à cause de la faiblesse que les provocations surviennent. Plus largement, et en dépit de la situation extrêmement chargée que connaît notre pays, l'Ukraine mérite une feuille de route clairement fixée, lui permettant de s'extraire de cette « zone grise » qui caractérise actuellement sa sécurité, et de s'orienter vers un avenir euro-atlantique. Nous avons d'ores et déjà payé très cher nos ambitions européennes et nous ne saurions aujourd'hui voir les portes se fermer pour nous.
Par ailleurs, si les partenaires de l'Ukraine prennent véritablement au sérieux la primauté du droit, il s'agirait pour eux de déposer plainte devant le Tribunal pénal international de La Haye contre les dirigeants du Kremlin pour les innombrables crimes de guerre et crimes contre l'humanité commis en Ukraine par leurs troupes. Depuis qu'elle a envahi la Crimée il y a un an, la Russie n'a cessé de violer gravement la Charte des Nations unies, ainsi que nombre de traités internationaux et de normes humanitaires internationales.
Nous autres Ukrainiens avons beaucoup appris de nous-mêmes – ainsi que de la Russie et de l'Europe – au cours de cette année de barbarie. Nous avons puisé dans la souffrance de notre pays une unité nationale nouvelle et indestructible, ainsi qu'une nouvelle détermination à réformer de manière complète et profonde notre économie, notre gouvernement et notre société, dans la mesure où il en va de notre indépendance même, au-delà de notre avenir européen. Si nous ne nous réformons pas, nous sommes condamnés à la servitude.
Mais le séisme déclenché par la Russie en Ukraine a également fait apparaître de dangereuses lignes de fracture au sein de l'Europe. Poutine a trouvé en l'Ukraine le parfait outil au moyen duquel déconcerter et diviser l'Occident. Il suit en effet un credo politique simple : là où il est en mesure de diviser, il est en capacité de décider. En effet, au cours de l'année passée, nous avons ici en Ukraine observé, bien souvent avec incrédulité, combien l'Europe peinait à faire face à un acte d'agression aussi manifeste. Si n'avait pas eu lieu le drame du vol MH17 de la Malaysia Airlines au-dessus d'un territoire aux mains des rebelles (la destruction de l'appareil ayant coûté la vie à ses 298 occupants), sans doute les États-Unis et l'Union européenne ne se seraient-ils pas entendus sur le régime actuel des sanctions économiques imposées à la Russie. La première ligne de fracture mise en lumière par la Russie apparaît au sein des États de l'ancien bloc soviétique d'Europe. Un certain nombre de ces États, tels que la Pologne et les pays baltes, n'ont cessé de dénoncer les agissements de la Russie et d'exiger une réponse ferme. En revanche, ailleurs dans la région, d'autres dirigeants n'ont pas tardé à excuser l'invasion et l'annexion de la Crimée par la Russie, ou à faire valoir que la Russie serait tout simplement trop puissante pour que l'on s'y oppose. Il semble ainsi que l'apaisement domine au sein d'États dont on aurait pourtant attendu davantage de prudence. Est également apparue ce que l'on pourrait qualifier de cinquième colonne politique au sein de l'Europe. Les partis politiques eurosceptiques du continent, de gauche comme de droite, considèrent le nationalisme autoritariste de Poutine comme un modèle de régime « illibéral » qu'il s'agirait d'établir si l'UE venait à se retrouver dissoute. En réalité, le Kremlin finance un grand nombre de ces partis. Lénine a un jour affirmé que les capitalistes vendraient aux Russes les cordes avec lesquelles ces derniers seraient pendus. Les gouvernements européens semblent aujourd'hui enclins à laisser Poutine financer les bulletins de vote au moyen desquels il pourrait détruire l'UE.
Interviennent également d'autres partisans du Kremlin, parmi lesquels des dirigeants d'entreprise désireux de retrouver le cours normal des affaires en Russie, ainsi que des experts apologistes de l'Union soviétique qui, 25 ans après son effondrement, entrevoient une occasion de revanche. En outre, les sondages d'opinion indiquant l'adhésion d'une minorité significative d'Européens au discours de Poutine, la stratégie du président russe consistant à diviser l'UE et l'Otan, semble véritablement porter ses fruits.
Soyons clairs. C'est bien la situation ukrainienne – et non l'impasse financière de la Grèce – qui constituera le test ultime de la pérennité de l'unité européenne et transatlantique. Les lignes de fracture qui s'étendent depuis l'Ukraine mettent à mal les valeurs fondamentales qui sous-tendent la paix et la prospérité en Europe depuis l'après-guerre. Un échec dans la préservation de ces valeurs en Ukraine ne ferait qu'aggraver le creusement de ces fractures bien au-delà de nos frontières. Un Occident divisé ne pourra surmonter cette crise. Il est temps d'agir.
Traduit de l'anglais par Martin Morel
© Project Syndicate, 2015.
Ioulia Timoshenko a été Première ministre de l'Ukraine.

