Moyen Orient et Monde

Le Yémen peut-il être sauvé ?

Par Barak BARFI
OLJ
17/02/2015

Le Yémen n'est pas étranger à la crise. Exposé à une guerre régionale par factions interposées entre l'Iran et l'Arabie saoudite, rongé par une filiale retranchée d'el-Qaëda, divisé par des conflits en tribus et par un mouvement de sécession, le pays est devenu un fer de lance de tout ce qui peut aller mal dans le monde arabe.
Le Yémen a fait preuve d'une résilience remarquable dans le passé. Pour s'assurer que le récent renversement du gouvernement par le mouvement rebelle des houthistes chiites ne porte pas au Yémen le coup fatal qu'il a évité jusqu'à présent, la communauté internationale ne doit pas abandonner ce pays au moment où il semble en avoir le plus grand besoin.
Les origines du mouvement houthiste remontent à 1991, lors de sa création pour protéger le zaïdisme, une forme modérée du chiisme, de l'empiètement des islamistes sunnites. Après les attentats contre New York et Washington, DC le 11 septembre 2001, le combat du groupe a pris une dimension géopolitique, ses combattants ont contesté la décision de collaborer avec les États-Unis et de renforcer la coopération bilatérale du renseignement au Yémen.
De 2004 à 2010, le groupe a mené six guerres contre le gouvernement yéménite et même quelques escarmouches contre l'Arabie saoudite. Il n'a pourtant jamais réussi à étendre sa portée au-delà de son bastion dans le nord du pays. Cela a changé en 2011, lorsque les manifestations populaires et le chaos politique découlant du printemps arabe ont conduit à la paralysie institutionnelle généralisée, ce qui a permis aux houthis d'organiser un défilé militaire qui a refusé en grande partie de combattre ces manifestations.
La prise de pouvoir du groupe a effrayé ses adversaires, ce qui les a conduits à rechercher de nouvelles alliances, au risque de compromettre la sécurité de l'État. Dans la région centrale de Marib, qui abrite les installations pétrolières et gazières d'où proviennent les devises étrangères vers le Yémen, plusieurs tribus ont juré de combattre les houthis. La région était autrefois un bastion d'el-Qaëda dans la péninsule Arabique (Aqpa), affilié à l'organisation terroriste mondiale. Si l'armée refuse d'aider les tribus (ce qui est probable), elles peuvent être tentées de se tourner vers Aqpa.
La situation n'est pas moins précaire dans les provinces méridionales, où un mouvement de sécession est actif depuis 2007. Les Sudistes s'insurgent car la rébellion houthiste a stoppé les plans d'adoption d'un système fédéral, qui aurait donné une plus grande autonomie à la région. En réponse à cela, des groupes armés se sont emparés des postes de contrôle et ont fermé le port d'Aden. Le risque de sécession est très réel.
Les sunnites du Sud sont marginalisés depuis la guerre civile de 1994 qui a laissé les habitants du Nord au pouvoir dans la plupart des institutions politiques du pays. De nombreuses personnes dans la région craignent que les houthistes ne les discriminent encore davantage. Aqpa est également fermement enraciné dans cette région, ce qui implique la possibilité que les résidents locaux recherchent son aide pour se défendre contre une attaque houthiste attendue.
Pendant ce temps, le Yémen continue à servir de champ de bataille dans une guerre par factions interposées entre l'Iran et l'Arabie saoudite. L'Iran a armé et entraîné les houthis et, bien que la branche du chiisme des rebelles ait peu de choses en commun avec celui pratiqué à Téhéran, ils ont fait l'éloge du fondateur de la République islamique, l'ayatollah Ruhollah Khomeyni, et soutenu la faction libanaise de l'Iran, le Hezbollah, comme un modèle à suivre.
Lorsque les houthistes ont repris la capitale Sanaa en septembre, l'Arabie saoudite a stoppé l'aide au pays. Pour aggraver les choses, la chute des prix du pétrole et les attaques sur des pipelines mettent en péril le secteur des hydrocarbures qui fournit 63 % des recettes publiques. La baisse des bénéfices a conduit le Yémen à prévoir un déficit budgétaire de 3,2 milliards de dollars l'an dernier. Si l'on n'abrège pas la crise et si les Saoudiens ne reprennent pas les paiements qui ont longtemps assuré la capacité du pays à fonctionner, le Yémen risque de ne pas être en mesure de couvrir ses dépenses.
Les États-Unis ont suivi l'exemple de l'Arabie saoudite, en fermant leur ambassade et en gelant les opérations de coopération de l'intelligence et de lutte contre le terrorisme. C'est une erreur. L'armée du Yémen est en grande partie intacte, elle qui est restée dans ses casernes quand les houthistes ont défilé dans la capitale, et il y a peu de preuves que les unités qui travaillent avec les Américains soient loyales au nouveau gouvernement rebelle. Suspendre la coopération risque de donner le champ libre à Aqpa dans un pays où il était en mesure de faire des ravages, même lorsqu'il était réfréné.
Le Yémen est embourbé dans des crises qu'il ne peut pas résoudre seul. À moins que ses alliés internationaux ne lui jettent une bouée de sauvetage, ce pays risque de sombrer dans un chaos immense, susceptible de mettre en péril toute la région.

© Project Syndicate, 2015.

Barak Barfi est chercheur à la New America Foundation.

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